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Samedi 19 avril 2014 6 19 /04 /Avr /2014 00:29

 

En ligne sur le site de l'UQAC, l'Université du Québec à Chicoutimi 

 
Extrait de Gramsci : Textes (1917-1934)

Présentation de l'ouvrage (Éditions sociales); Introduction par André Tosel
Voir la table des matières du livre

Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Antonio Gramsci, Textes. Édition réalisée par André Tosel. Une traduction de Jean Bramon, Gilbert Moget, Armand Monjo, François Ricci et André Tosel. Paris : Éditions sociales, 1983, 388 pages. Introduction et choix des textes par André Tosel.

 

 

3. Analyses des situations, Rapports de forces

 

C'est le problème des rapports entre structure et superstructure [1] qu'il faut poser exactement et résoudre pour parvenir à une juste analyse des forces qui opèrent dans l'histoire d'une période déterminée et définir leur rapport. Il faut évoluer dans les limites de deux principes : 1. celui qu'une société ne se propose aucune tâche pour laquelle n'existent pas déjà les conditions nécessaires et suffisantes ou des conditions qui seraient au moins en voie d'apparition et de développement; 2. celui qu'aucune socié­té ne se dissout et ne peut être remplacée tant qu'elle n'a pas développé toutes les formes de vie qui sont contenues implicitement dans ses rapports. [2] A partir de la réflexion sur ces deux règles fondamentales on peut arriver à développer toute une série d'autres principes de méthodologie historique. Cependant, dans l'étude d'une structure, il faut distinguer les mouvements organiques (relativement permanents) des mouvements qu'on peut appeler « de conjoncture » (et qui se présentent comme occa­sionnels, immédiats, presque accidentels). Les phénomènes de conjoncture dépendent certes eux aussi de mouvements organiques, mais leur signification n'a pas une large portée historique : ils donnent lieu à une critique politique mesquine, jour par jour, et qui s'attaque aux petits groupes dirigeants, et aux personnalités qui ont la responsabi­lité immédiate du pouvoir. Les phénomènes organiques donnent lieu à la critique historique-sociale, qui, elle, s'adresse aux vastes groupements, par-delà les personnes im­mé­diatement responsables, par-delà le personnel dirigeant. Au cours de l'étude d'une période historique, on découvre la grande importance de cette distinction. Il se pro­­duit une crise qui parfois se prolonge pendant des dizaines d'années. Cette durée ex­ceptionnelle signifie que se sont révélées (ont mûri) dans la structure des contra­dic­tions incurables, et que les forces politiques qui œuvrent positivement à la conserva­tion et à la défense de la structure même, tentent toutefois de guérir, à l'intérieur de cer­­taines limites, et de surmonter. Ces efforts incessants et persévérants (car aucune for­­me sociale ne voudra jamais avouer qu'elle est dépassée) forment le terrain de l' « o­cca­sionnel » sur lequel s'organisent les forces antagonistes qui tendent à démon­trer (démonstration qui, en dernière analyse, ne réussit et n'est « vraie » que si elle devient réalité nouvelle, que si les forces antagonistes triomphent ; mais immé­dia­tement se développe une série de polémiques idéologiques, religieuses, philosophi­ques, politiques, juridiques, etc. dont le caractère concret peut être évalué à la façon dont elles réussissent à convaincre et à la façon dont elles déplacent l'ancien dispositif des forces sociales) qu'existent déjà les conditions nécessaires et suffisantes pour que des tâches déterminées puissent et soient donc en devoir d'être résolues historique­ment (en devoir, parce que toute dérobade au mouvement historique augmente le désordre nécessaire et prépare de plus graves catastrophes).

 

L'erreur où l'on tombe fréquemment, dans les analyses historiques-politiques, consiste à ne pas savoir trouver le juste rapport entre ce qui est organique et ce qui est occasionnel : on en vient ainsi soit à présenter comme immédiatement opérantes des causes qui sont au contraire opérantes d'une manière médiate, soit à affirmer que les causes immédiates sont les seules causes efficientes ; dans un cas, on a l'excès de l' « éco­no­misme » ou du doctrinarisme pédant ; et dans l'autre, l'excès de l' « idéolo­gisme » ; dans un cas, on surestime les causes mécaniques, dans l'autre, on exalte l'élément volontariste et individuel. La distinction entre « mouvements » et faits orga­ni­ques et mouvements et faits de « conjoncture » ou occasionnels doit être appliquée à tous les types de situation, non seulement à ceux qui manifestent un développement régressif ou une crise aiguë mais à ceux qui manifestent un développement progressif ou de prospérité, et à ceux qui manifestent une stagnation des forces productives. Le lien dialectique entre les deux ordres de mouvement et, par conséquent de recherche, est difficilement établi avec exactitude ; et si l'erreur est grave dans l'historiographie, elle devient encore plus grave dans l'art politique, quand il s'agit non pas de recons­truire l'histoire du passé mais de construire celle du présent et de l'avenir : ce sont les désirs mêmes des hommes et leurs passions les moins nobles et les plus mauvaises, immédiates, qui sont la cause de l'erreur, dans la mesure où ils se substituent à l'analyse objective et impartiale, ce qui se fait non comme « moyen » conscient pour stimuler l'action, mais comme une erreur qui les abuse eux-mêmes [auto-inganno]. Le serpent, dans ce cas aussi, mord le charlatan, ou disons que le démagogue est la première victime de sa démagogie.

 

Note. Le fait de ne pas avoir considéré le moment immédiat des « rapports de force » est lié à des résidus de la conception libérale vulgaire, dont le syndicalisme est une manifestation qui se posait comme d'autant plus avancée qu'elle marquait en réalité un pas en arrière. En effet, la conception libérale vulgaire, en donnant de l'im­portance au rapport des forces politiques organisées dans les diverses formes de parti (lecteurs de journaux, élections parlementaires et locales, organisation de masse des partis et des syndicats au sens étroit) était plus avancée que le syndicalisme qui donnait une importance primordiale au rapport fondamental économique-social et à lui exclusivement. La conception libérale vulgaire tenait également compte implicite­ment d'un tel rapport (comme tant de signes le montrent) mais insistait davantage sur le rapport des forces politiques qui était une expression de l'autre, et en réalité le contenait. On peut retrouver ces résidus de la conception libérale vulgaire, dans toute une série d'exposés qu'on dit liés à la philosophie de la praxis et qui ont donné lieu à des formes infantiles d'optimisme et de niaiserie.

 

Ces critères méthodologiques peuvent acquérir de façon évidente et didactique toute leur signification si on les applique à l'examen des faits historiques concrets. On pourrait le faire utilement pour les événements qui se déroulèrent en France de 1789 à 1870. Il me semble que pour une plus grande clarté de l'exposé, il soit vraiment né­ces­saire d'embrasser toute cette période. En effet, c'est seulement en 1870-1871, avec la tentative de la Commune que s'épuisent historiquement tous les germes qui étaient nés en 1789, c'est-à-dire que non seulement la nouvelle classe qui lutte pour le pouvoir écrase les représentants de la vieille société qui ne veut pas s'avouer qu'elle est décidément dépassée, mais écrase aussi les groupes tout nouveaux qui prétendent qu'est déjà dépassée la nouvelle structure issue du bouleversement qui a commencé en 1789 et démontre ainsi sa vitalité en face de l'ancien et en face du tout nouveau. En outre, les années 1870-1871 font perdre leur efficacité à l'ensemble des principes de stratégie et de tactique politiques qui sont nés pratiquement en 1789 et qui se sont développés idéologiquement aux alentours de 1848 (ceux qui se résument dans la formule de la « révolution permanente » [3] ; il serait intéressant d'étudier la part de cette formule qui est passée dans la stratégie mazzinienne - par exemple pour l'insur­rec­tion de Milan de 1853 - et si cela s'est produit consciemment ou non.) Un élément qui montre la justesse de ce point de vue est le fait que les historiens ne sont absolu­ment pas d'accord (et il est impossible qu'ils le soient) quand il s'agit de fixer des limites à cet ensemble d'événements qui constituent la Révolution française. Pour cer­tains (pour Salvemini par exemple) la Révolution est achevée à Valmy : la France a créé le nouvel État et a su organiser la force politique militaire qui en affirme et en dé­­fend la souveraineté territoriale. Pour d'autres, la Révolution continue jusqu'à Thermidor, bien mieux, ils parlent de plusieurs révolutions (le 10 août serait une révo­lution à lui tout seul, etc. [4]). La façon d'interpréter Thermidor et l’œuvre de Na­po­léon offrent les plus âpres contradictions : s'agit-il de révolution ou de contre-révolution ? Pour d'autres, l'histoire de la Révolution continue jusqu'en 1830, 1848, 1870 et va même jusqu'à la guerre mondiale de 1914. Dans toutes ces façons de voir, il y a une part de vérité. En réalité, les contradictions internes de la structure sociale française qui se développent après 1789 ne parviennent à un équilibre relatif qu'avec la Troisième République, et la France connaît soixante ans de vie politique équilibrée après quatre-vingts ans de bouleversements déferlant par vagues toujours plus longues : 1789, 1794, 1799, 1804, 1815, 1830, 1848, 1870. C'est justement l'étude de ces « vagues » dont l'amplitude diffère, qui permet de recons­truire les rapports entre structure et superstructure d'une part, et de l'autre, entre le développement du mouve­ment organique et celui du mouvement de conjoncture de la structure. On peut dire en tout cas que la médiation dialectique entre les deux principes méthodologiques énon­cés au début de cette note peut être trouvée dans la formule politique-historique de révolution permanente.

 

Un aspect du même problème est la question dite des rapports de forces. On lit souvent dans les narrations historiques l'expression générique : « Rapports de forces favorables, défavorables à telle ou telle tendance. » Posée ainsi, dans l'abstrait, cette formulation n'explique rien ou presque rien, parce qu'on ne fait que répéter le fait qu'on doit expliquer, en le présentant une fois comme un fait et une fois comme loi abstraite et comme explication. L'erreur théorique consiste donc à donner une règle de recherche et d'interprétation comme « cause historique ».

 

Tout d'abord dans le « rapport de forces », il faut distinguer divers moments ou degrés, qui sont fondamentalement les suivants :

 

1. Un rapport de forces sociales étroitement lié à la structure, objectif, indé­pen­dant de la volonté des hommes, qui peut être mesuré avec les systèmes des sciences exactes ou physiques. C'est sur la base du degré de développement des forces maté­rielles de production que se font les regroupements sociaux, dont chacun repré­sente une fonction et a une position donnée dans la production elle-même. Ce rapport est ce qu'il est, c'est une réalité rebelle : personne ne peut modifier le nombre des entreprises et de leurs employés, le nombre des villes et de la population urbaine, etc. C'est à par­tir de cette fondamentale disposition des forces qu'on peut étudier si dans la société existent les conditions nécessaires et suffisantes pour transformer cette société. C'est à partir d'elle qu'on peut contrôler le degré de réalisme et de possibilités de réalisation des diverses idéologies qui sont nées sur son terrain même, sur le terrain des contra­dictions qu'elle a engendrées pendant son développement. 

 

2. Le moment qui suit est le rapport des forces politiques; c'est-à-dire l'évaluation du degré d'homogénéité, d'auto-conscience et d'organisation atteint par les différents groupes sociaux. Ce moment peut être à son tour analysé et distingué en différents degrés, qui correspondent aux différents moments de la conscience politique collecti­ve, tels qu'ils se sont manifestés jusqu'ici dans l'histoire. Le premier et le plus élémen­taire est le moment économique-corporatif : un commerçant a le sentiment de devoir être solidaire d'un autre commerçant, un fabricant d'un autre fabricant, etc., mais le commerçant ne se sent pas encore solidaire du fabricant ; ce qui est senti en somme, c'est l'unité homogène du groupe professionnel, et le devoir de l'organiser, mais pas encore l'unité d'un groupe social plus vaste. Un second moment est celui où on atteint la conscience de la solidarité d'intérêts entre tous les membres du groupe social, toute­fois encore sur le seul plan économique. Dans ce moment, déjà se pose le problème de l'État, mais sur un seul plan : parvenir à l'égalité politique-juridique avec les grou­pes dominants, car on revendique le droit de participer à la législation et à l'adminis­tration et à l'occasion de les modifier, de les réformer, mais dans les cadres fondamen­taux existants. Un troisième moment est celui où on atteint la conscience que ses propres intérêts corporatifs, dans leur développement actuel et futur, dépassent les limi­tes de la corporation, d'un groupe purement économique, et peuvent et doivent devenir les intérêts d'autres groupes subordonnés. C'est la phase plus franchement poli­tique, qui marque le net passage de la structure à la sphère des superstructures com­plexes, c'est la phase où les idéologies qui ont germé auparavant deviennent « parti », se mesurent et entrent en lutte jusqu'au moment où une seule d'entre elles ou une combinaison tend à l'emporter, à s'imposer, à se répandre sur toute l'aire sociale, déterminant ainsi non seulement l'unicité des fins économiques et politiques, mais aussi l'unité intellectuelle et morale, en posant tous les problèmes autour desquels s'intensifie la lutte, non pas sur le plan corporatif mais sur un plan « universel », et en créant ainsi l'hégémonie d'un groupe social fondamental sur une série de groupes subordonnés. l'État est conçu, certes, comme l'organisme propre d'un groupe, destiné à créer des conditions favorables à la plus grande expansion du groupe lui-même; mais ce développement et cette expansion sont conçus et présentés comme la force motrice d'une expansion universelle, d'un développement de toutes les énergies « nationales », c'est-à-dire que le groupe dominant est coordonné concrètement avec les intérêts généraux des groupes subordonnés, et que la vie de l'État est conçue com­me une formation continuelle et un continuel dépassement d'équilibres instables (dans les limites de la loi) entre les intérêts du groupe fondamental et ceux des groupes subordonnés, équilibres où les intérêts du groupe dominant l'emportent mais jusqu'à un certain point, c'est-à-dire non jusqu'au mesquin intérêt économique-corporatif.

 

Dans l'histoire réelle, ces moments trouvent une implication réciproque, horizon­ta­lement et verticalement pour ainsi dire, c'est-à-dire selon les activités économiques sociales (horizontales) et selon les territoires (verticalement), en se combinant et en se scindant de diverses manières : chacune de ces combinaisons peut être représentée par sa propre expression organisée, économique et politique. Encore faut-il tenir compte du fait qu'à ces rapports internes d'un État-nation se mêlent les rapports interna­tio­naux, ce qui crée de nouvelles combinaisons originales et historiquement concrètes. Une idéologie née dans un pays plus développé, se répand dans les pays moins déve­loppés, non sans incidences sur le jeu local des combinaisons.

 

Note. La religion, par exemple, a toujours été une source de combinaisons idéolo­giques-politiques semblables, nationales et internationales, et avec la religion, les au­tres formations internationales, la franc-maçonnerie, le Rotary Club, les Juifs, la di­plo­­matie de carrière, qui suggèrent des expédients politiques d'origine historique di­ver­se, et les font triompher dans certains pays, en fonctionnant comme parti politique international qui opère dans chaque nation avec toutes ses forces internationales con­centrées; telle religion, la franc-maçonnerie, le Rotary, les Juifs, etc., peuvent entrer dans la catégorie sociale des « intellectuels », dont la fonction, à l'échelle interna­tio­nale, est d'assurer la médiation entre les extrêmes, de « socialiser » les expédients techniques par lesquels fonctionne toute activité de direction, de trouver des compro­mis et les moyens d'échapper aux solutions extrêmes.

 

Ce rapport entre forces internationales et forces nationales est encore compliqué par l'existence, à l'intérieur de tout État, de plusieurs sections territoriales dont la struc­ture est différente, différents les rapports de forces à tous les degrés (ainsi la Vendée était alliée avec les forces réactionnaires internationales et les représentait dans le sein de l'unité territoriale française ; ainsi, Lyon dans la Révolution française présentait un nœud particulier de rapports, etc.). 

 

3. Le troisième moment est celui du rapport des forces militaires, immédiatement décisif suivant le moment. (Le développement historique oscille continuellement entre le premier et le troisième moment, avec la médiation du second.) Mais dans ce troisième moment, ne sont pas non plus exclues les distinctions, et il n'est pas iden­tifiable immédiatement sous une forme schématique, on peut, en lui aussi, distinguer deux degrés : un degré militaire au sens étroit du mot ou technique-militaire et un degré qu'on peut appeler politique-militaire. Au cours du développement de l'Histoire, ces deux degrés se sont présentés dans une grande variété de combinaisons. On a un exemple typique qui peut servir comme démonstration-limite, c'est celui du rapport d'oppression militaire d'un État sur une nation qui chercherait à atteindre son indé­pendance d'État. Le rapport n'est pas purement militaire, mais politique-militaire; et en effet, un tel type d'oppression serait inexplicable sans l'état de désagrégation socia­le du peuple opprimé et la passivité de sa majorité; partant, l'indépendance ne pourra pas être atteinte avec des forces purement militaires, mais militaires et politiques-militaires. Si la nation opprimée, en effet, devait pour entreprendre la lutte pour l'indépendance, attendre que l'État hégémonique lui permette d'organiser une véritable armée au sens précis et technique du mot, il lui faudrait attendre un certain temps (il peut se faire que la nation hégémonique satisfasse la revendication d'une armée propre, mais cela signifie que déjà une grande partie de la lutte a été menée et gagnée sur le terrain politique-militaire). La nation opprimée opposera donc initialement à la force militaire hégémonique une force qui n'est que « politique-militaire », c'est-à-dire qu'elle opposera une forme d'action politique propre à déterminer des réflexes de caractère militaire en ce sens : 1. qu'elle puisse désagréger en profondeur l'efficacité guerrière de la nation hégémonique ; 2. qu'elle contraigne la force militaire hégémo­nique à se diluer et à se disperser dans un grand territoire, en annulant une grande part de son efficacité guerrière. Au cours du Risorgimento  italien, on peut noter l'absence désastreuse d'une direction politique-militaire, surtout dans le Parti d'Action (par inca­pacité congénitale), mais aussi dans le Parti piémontais-modéré, autant avant qu'après 1848, non par incapacité certes, mais par « malthusianisme économique-politique », c'est-à-dire parce qu'on ne voulut même pas faire allusion à la possibilité d'une réforme agraire et parce qu'on ne voulait pas convoquer une assemblée nationale constituante; on tendait en fait uniquement à faire que la monarchie piémontaise, sans conditions ou limitations d'origine populaire, s'étendît à toute l'Italie, avec la simple sanction de plébiscistes régionaux.

 

Une autre question liée aux précédentes est de voir si les crises historiques fon­da­mentales sont déterminées immédiatement par les crises économiques. La réponse à la question est contenue implicitement dans les paragraphes précédents, où sont trai­tées des questions qui sont une autre façon de présenter celle dont il s'agit maintenant ; il est toutefois toujours nécessaire, pour des raisons didactiques, étant donné le public auquel on s'adresse, d'examiner chaque manière de poser un même problème comme s'il s'agissait d'un problème indépendant et nouveau. On peut exclure que, par elles-mêmes, les crises économiques immédiates produisent des événements fonda­men­taux ; elles ne peuvent que créer un terrain plus favorable à la diffusion de cer­tains modes de penser, de poser et de résoudre les questions qui embrassent tout le développement ultérieur de la vie de l'État. Du reste, toutes les affirmations qui concer­nent les périodes de crise ou de prospérité peuvent donner lieu à des jugements unilatéraux. Dans son abrégé d'histoire de la Révolution française, Mathiez, s'oppo­sant à l'histoire vulgaire traditionnelle, qui a priori « trouve » une crise coïncidant avec les grandes ruptures de l'équilibre social, affirme que vers 1789 la situation économique était plutôt bonne dans l'immédiat, ce qui fait qu'on ne peut pas dire que la catastrophe de l'État absolu soit due à une crise d'appauvrisse­ment. Il faut observer que l'État était en proie à une crise financière mortelle et qu'il se demandait sur lequel des trois ordres sociaux privilégiés devaient tomber les sacrifices et les charges pour remettre en ordre les finances de l'État et du roi. En outre, si la position de la bour­geoisie était florissante, il est certain que la situation des classes populaires des villes et des campagnes n'était pas bonne, surtout celle de ces dernières, tourmentées par une misère endémique. En tout cas, la rupture de l'équi­libre des forces ne se fit pas sous l'effet de causes mécaniques immédiates d'appauvrissement du groupe social qui avait intérêt à rompre l'équilibre et le rompit en effet, mais elle se fit dans le cadre des conflits supérieurs au monde économique immédiat, qui se rattachent au « pres­tige » de classe (intérêts économiques à venir), à une exaspération du sentiment d'indé­­pen­dance, d'autonomie et d'un désir du pouvoir. La question particulière du malaise ou du bien-être économique considérés comme causes de réalités historiques nouvelles est un aspect partiel de la question des rapports de forces dans leurs divers degrés. Des nouveautés peuvent se produire, soit parce qu'une situation de bien-être est menacée par l'égoïsme mesquin d'un groupe adverse, soit parce que la misère est devenue intolérable et qu'on ne voit dans la vieille société aucune force capable de l'adoucir et de rétablir une situation normale avec des moyens légaux. On peut donc dire que tous ces éléments sont la manifestation concrète de fluctuations de conjonc­ture de l'ensem­ble des rapports sociaux de force, et que c'est sur la base de ces fluc­tua­tions de con­jonc­ture que se fait le passage des rapports sociaux aux rapports politi­ques de forces qui trouvent leur point culminant dans le rapport militaire décisif.

 

Si ce processus de développement qui permet de passer d'un moment à l'autre, manque, et c'est essentiellement un processus qui a pour acteurs les hommes et la vo­lon­té et la capacité des hommes, la situation reste inopérante, et il peut en résulter des conclusions contradictoires : la vieille société résiste et se donne le temps de « res­­pi­rer » en exterminant physiquement l'élite adverse et en terrorisant les masses de réser­ve ; ou bien c'est la destruction réciproque des forces en conflit avec l'ins­tau­ra­tion de la paix des cimetières, et, le cas échéant, sous la garde d'une sentinelle étrangère.

 

Mais l'observation la plus importante à faire à propos de toute analyse concrète des rapports de forces est la suivante : de telles analyses ne peuvent et ne doivent être des fins en soi (à moins qu'on n'écrive un chapitre d'histoire du passé) ; elles acquiè­rent au contraire une signification à la seule condition qu'elles servent à justifier une activité pratique, une initiative de la volonté. Elles montrent quels sont les points de moindre résistance où la force de la volonté peut être appliquée avec le plus de fruit, elles suggèrent les opérations tactiques immédiates, elles indiquent les meilleures bases pour lancer une campagne d'agitation politique, le langage qui sera le mieux compris des foules, etc. L'élément décisif de toute situation est la force organisée en permanence et préparée depuis longtemps, et qu'on peut faire avancer quand on juge qu'une situation est favorable (et elle est favorable dans la seule mesure où une telle force existe et où elle est pleine d'une ardeur combative) ; aussi la tâche essentielle est-elle de veiller systématiquement et patiemment à former, à développer, à rendre toujours plus homogène, compacte, consciente d'elle-même cette force. C'est ce qu'on voit dans l'histoire militaire et dans le soin qu'on a apporté de tous temps à faire des armées prêtes à entrer en guerre à n'importe quel moment. Les grands États ont été de grands États précisément parce qu'ils avaient à tout moment la préparation nécessaire pour s'insérer avec efficacité dans les conjonctures internationales favorables, ces dernières étant favorables parce qu'existait la possibilité concrète de s'y insérer efficacement.

 

(Mach., pp. 40-50 et G.q. 13, § 12, pp. 1561-1563 et § 17, pp. 1578-1589.)

[1932-1933]

 



[1]      Ces mots sont définis par Marx dans la préface à la Contribution à la critique de l'économie politique, op. cit., p. 4.

[2]      « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que n'aient été développées toutes les forces productives qu'elle est capable de contenir; et des conditions de production supérieure ne s'instaurent jamais avant que leurs possibilités matérielles d'existence ne soient écloses au sein de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se propose jamais que des tâches qu'elle peut réaliser. En effet, si nous y regardons de plus près, nous découvrirons toujours que la tâche ne se présente que là où les conditions matérielles à sa réalisation existent déjà ou sont du moins en voie de formation. » [MARX, Préface à Contribution à la critique de l'économie politique, Ed. soc., 1957.] (Note de Gramsci.)

[3]      L'expression « révolution permanente » se trouve notamment dans l'Adresse du Conseil central à la Ligue [des communistes] (Londres, mars 1850). Voir : K. MARX : [...], Révélations sur le procès des communistes, préface de F. Engels, Annexe I, Paris, Costes, 1939 (Œuvres complètes de K. MARX) : ... « Notre devoir est de rendre la révolution permanente »... (p. 238) ... Leur cri de guerre doit être : “ la révolution en permanence ” » (p. 249). De ce mot d'ordre des révolutions de 1848, Trotski a fait sa théorie fondamentale (La Révolution permanente, 1930). Voir la critique qu'en fait Gramsci, p. 267. En face de la thèse de Lénine sur l'alliance du prolétariat avec les paysans pauvres, celle de Trotski, qui se méfie de la masse paysanne, revient à faire peser sur les paysans la coercition d'une minorité prolétarienne, et sur le prolétariat lui-même une coercition de caractère militaire qui conduit à des échecs.

[4]      Cf. La Révolution française de A. MATHIEZ dans la collection A. Colin, (Note de Gramsci.)

 

Par Réveil Communiste - Publié dans : Antonio Gramsci - Communauté : Communard toujours !
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Vendredi 18 avril 2014 5 18 /04 /Avr /2014 00:06

 

Cette productivité n'est pas qu'économique, elle est aussi politique; mais on l'aborde généralement, c'est bien normal, par le coté économique. Je rappelle que la productivité est la valeur de la production des biens divisée par temps nécessaire pour les produire. Le progrès consiste à produire de plus en plus de biens en un temps de plus en plus court, et donc à augmenter la productivité.

 

La crise économique (ou plutôt l’épisode de stagnation économique) qu’a connu l'URSS dans les années 1980 a ouvert la voie à la liquidation de l’URSS par ses dirigeants.

Cette crise était principalement une crise de la productivité du travail. Aujourd’hui les difficultés économiques cubaines sont également, pour une part, liée à la productivité du travail. Pour donner un coup de fouet décisif à la productivité, les communistes chinois ont réintroduit l’économie de marché dans le socialisme, à partir de 1979.

C’est dans une contradiction fondamentale du socialisme que réside l’origine de ce problème : un État qui met le prolétariat au pouvoir par le moyen du parti qui l’organise peut-il demander au prolétariat de produire de la plus-value, car c’est bien de cela qu’il s’agit quand on parle de productivité ? La création de plus-value, ça signifie la possibilité de lancer le cycle cumulatif du progrès technique scientifique et culturel qui conduit dans la voie de l’abondance.

Pour Marx, cela ne posait semble-t-il aucun problème, parce qu’il avait l’air de penser que la dictature du prolétariat serait un régime de transition très court, et que la fin de l’exploitation libérerait une créativité humaine virtuellement illimitée. L’histoire ne lui a pas donné raison sur ce point, qu’il n’a d’ailleurs que très allusivement traité. Il pensait que les travailleurs libérés du salariat s’en chargeraient eux-mêmes, et que le socialisme au pouvoir ne serait pas longtemps dans la situation tragi-comique d’avoir à demander au dictateur de travailler.

Il peut le demander bien sûr, mais de là à l’obtenir, c’est une autre paire de manche ! Fondamentalement, le régime prolétarien ne peut pas obtenir de la plus value du prolétariat sans un très grand effort de stimulation de la conscience. Tout cet effort qui est fait, en Occident, au service de la marchandise, par la publicité et le marketing.

Sauf pendant la période héroïque, le premier quart de siècle. Le stakhanovisme, au-delà des sarcasmes petits bourgeois à son encontre, est un grand mouvement authentiquement populaire. Mais après trente ans de révolution et surtout de guerres contre révolutionnaires chèrement gagnées, le ressort a été trop tendu, le socialisme doit rentrer dans la normalité, et à ce moment là, il faut bien obtenir le consentement aux objectifs, là où l’enthousiasme fait défaut.

Cependant, dans un premier temps, le temps d’une génération enthousiaste, il semble bien y parvenir ; ce n’est pas le manque de productivité mais plutôt les défauts d’organisation qui causent des pénuries.

Mais dès cette période on constate une attention insuffisante, dès l’origine donc, au secteur de services, et particulièrement au commerce, considéré, suite à une lecture simpliste (mais dans le fond exacte) de Marx comme secondaire par rapport à l’industrie, ou la science. Or les services même les plus humbles constituent autant la valeur d’usage que la production. Un steak qui n’est pas parvenu dans mon assiette parce qu’il ne m’a pas été vendu, parce que personne ne l’a transporté jusqu’à moi, parce que personne ne m’a informé de l‘existence d’un steak, ou même parce que personne ne m’a donné envie d’en manger, n’a pas plus de valeur d’usage que s’il n’avait pas été produit du tout.

Il y a un autre problème peut être plus gênant : une économie planifiée ne dispose plus du mécanisme de la concurrence pour ramener à zéro la plus value extra apporté par une hausse de productivité, et ramener du coup la rémunération du travail à sa valeur de « valeur socialement nécessaire ». En d’autres termes, dans une économie socialiste de planification impérative, il est difficile d’évaluer la valeur réelle de la force de travail, elle est facilement exagérée, et contrairement à ce que l’on à tendance à croire, toute progression de la productivité est immédiatement reversée aux travailleurs (sauf prélèvement autoritaire, immédiatement perçu comme abusif : d’où le rôle épisodiquement contre-révolutionnaire de la classe ouvrière en Pologne, en Hongrie, en RDA), elle ne peut pas se développer de manière cumulative, comme dans le système marchand, capitaliste ou non. Dans une économie peu efficace pour fournir des produits de consommation de masse, ces gains de productivité prennent surtout la forme de temps libre, légal ou informel, de l’apprentissage de l’esperanto, et de l’ingestion de vodka. Ce qui est le charme discret du système.

Dans l’économie socialiste pure, où le secteur privé est réduit à la portion congrue, il y a essentiellement deux leviers de productivité : l’émulation socialiste et les stimulants matériels. En d’autres termes, la participation positive, l’initiative volontaire par adhésion philosophique au socialisme, l’esprit de corps des travailleurs, et comme en économie capitaliste, les primes. Puis tout un éventail mêlant les deux principes : la promotion d’une morale du travail bien fait, les récompenses honorifiques, les avantages en nature (dont les congés et les biens de luxe) et les stimulants matériels, et à cela on peut ajouter, quitte à en étonner certains, comme dans l’organisation capitaliste, la rationalisation scientifique du travail (taylorisme, toyotisme) et la motivation par la promotion. Il faut remarquer que la rationalisation du travail n’aboutit pas , contrairement aux vantardises de Taylor, à la création d’un « gorille apprivoisé », mais au contraire à la formation d’une main d’œuvre virtuose, et de fait irremplaçable dans un système technique donné, et d’une véritable culture ouvrière industrielle fière et sure d’elle-même.

Dans l’économie socialiste de marché, l’enrichissement personnel fait un retour en force, et souvent puissant, dans la motivation au travail, mais aussi le haut salaire dont on peut rémunérer un salarié dans une joint venture capitaliste d’une zone franche (comme celle que Cuba est en train de monter à Mariel).

J’ai tendance à penser que le socialisme le meilleur serait une économie de marché mixte avec une très grande extension des services publics, une sécurité sociale très étendue, des entreprises capitalistique d’État (celle qui nécessitent un important investissement scientifique) et du secteur coopératif pour les services (à la rigueur, une sorte de Suède avec le PC au pouvoir, parti unique bien entendu, et sa bourgeoisie néonazie proprement expropriée. Je plaisante bien sûr, mais pas complètement).

Mais en attendant, pour l’essentiel les procédés pour augmenter la productivité sont moins efficaces dans le système productif socialiste qu’en Occident, le travailleur est moins efficace quand il travaille pour la collectivité, que quand il travaille pour un patron. Comment l’expliquer ? la pauvreté de la récompense du travail sous forme de marchandises, théorie souvent évoquée par les critiques émanant d’adversaires du socialisme (dans le sens de la blague anticommuniste classique : « ils font semblant de nous payer et nous faisons semblant de travailler ») n’est pas une bonne explication car la richesse collective qui proviendrait d’une meilleure culture générale de la productivité pourrait fort bien être aussi à l’origine d’une motivation collective, et d’ailleurs ce l’était jusqu’à un certain point.

Hypothèses courantes, voire clichés, pour expliquer la panne de productivité dans le socialisme :

L’absence du chômage, qui provoquerait l’indolence au travail. La philosophie individualiste héritée du passé. Le spectacle démoralisant de la corruption (faible par rapport au reste du monde en quantité, mais ruineuse au plan symbolique, discréditant les responsables, minant la confiance dans le parti). La coupure concrète de la société avec le sommet bureaucratisé. La concurrence déloyale de l’économie informelle, prélevant une dîme sur les produits et le temps de travail alloués aux objectifs du plan. L’inhibition de la critique et la loi du silence, conséquence d’un déficit démocratique prolongé. Les pénuries de biens de consommation, dévorant le temps et démoralisantes. Corrélatif : une mauvaise information des services économiques à tous les niveaux ; avec un manque de revues et de culture techniques. Une mauvaise évaluation des compétences et des cadres, à partir d’objectifs purement quantitatifs. L’absence de sanction pour les vols, l’incurie, les retards, l’absentéisme, l’incompétence et l’irresponsabilité dans le travail. L’isolement des travailleurs honnêtes dans une ambiance de filouterie généralisée. Le manque d’organisation démocratique au travail ; le sous équipement et le sous investissement dans les coopératives ; l’organisation planifiée d’activités de service auxquelles cette organisation de convient pas.

Toutes ces tares sont réelles et observées, mais la critique qui se base sur elles ne va pas au fond des choses, car en réalité la majorité des travailleurs préfèrent encore, quand on ne les en empêche pas … travailler ! il faut signaler qu’elles existent d’ailleurs aussi dans le système capitaliste où de plus la concurrence effrénée aboutit bien souvent à des gaspillages insensés, y compris humains, suscite chez les agents économiques un « antijeu » mutuellement destructif, ou des attitudes de fuite du risque et de l’initiative précisément provoquées par l’insécurité permanente.

Clichés sur le socialisme peut-être,  mais envahissants et démoralisants, parce qu’aucun de ces phénomènes n’est véritablement mesuré, et correctement évalué dans ces conséquences ; ils ne peuvent l’être faute d’une statistique scientifique suffisamment fine et développée, et surtout publiée. Voilà aussi un service négligé. On dirait que le socialisme avait peur de se regarder en face, en tout cas publiquement (car ses archives sont souvent de fort bonne qualité).

Mais aussi peut-on formuler des hypothèses moins courantes : un effet pervers de l’éducation de qualité pour tous, entrainant une pénurie de travailleurs qualifiés, comparée aux diplômés des disciplines abstraites, combinée au manque de mobilité de la main d’œuvre. En somme on continue à former sous le socialisme des intellectuels bourgeois. On produit des universitaires, sauf le respect qui leur est dû, mais on manque de maçons. Ce déficit étant systématiquement comblé en pays capitaliste par immigration. Le renoncement au développement de produits spécifiques à la civilisation socialiste, remplacé par l’imitation des gadgets de l’Ouest et le consumérisme. Le manque de dynamisme de la culture prolétarienne (un comble !) par rapport à la culture intellectuelle savante. Paradoxalement le prolétaire américain, du moment qu’il adhère à des valeurs réactionnaires, est davantage accepté dans sa propre société en tant que tel, en tant que travailleur manuel ou simple exécutant, avec sa culture spontanée (folklore vivant, musiques, jeux, sports, sociabilités), que ne l’est le travailleur socialiste de base, non promu, non récompensé, méprisé par l'intelligentsia (coté jardin de la bureaucratie) mais toujours indispensable quand même, qui semble se morfondre dans l’isolement, à qui ne reste que la fuite dans l’alcool. L’alcool, nullement une question marginale de santé publique, une des causes principales de la baisse de productivité en URSS. La boucle est bouclée.

Il n’y a sans doute pas de racine commune à tous ces problèmes, mais on peut remarquer qu’ils surgissent dans le contexte d’une économie où la juste répartition des biens est la norme ; le capitalisme n’a aucune peine à résoudre les problèmes récurrents de pénurie, en augmentant les prix de façon à rendre les produits manquants inaccessibles. Souvent alors, mais trop tard, l’éternel râleur des files d’attentes des magasins de Moscou comprend sa douleur. Alors le socialisme apparaît dans la mémoire et le regret sous l’espèce de la nostalgie. Et nous voilà bien avancé.

On peut aussi constater que les problèmes semblent se poser toujours en les mêmes termes, comme si le pouvoir socialiste n’arrivait pas à communiquer de manière convaincante sur les raisons objectives des dysfonctionnements, comme si le discours des autorités tournait à vide, même lorsqu’il est frappé au coin du bon sens. On touche maintenant à la question de la productivité politique. Je pense que ce déraillage est dû à la nuance monocolore de l’information qui circule dans le socialisme réel; l’information toujours orientée dans le même sens finit par perdre sa valeur de communication. Lorsque, comme il est arrivé mainte fois, le dirigeant socialiste critique la presse socialiste parce qu’elle ne fournit pas d’information de qualité, il a raison ; et en même temps, cette critique ne serait fructueuse que s’il était permis à cette presse socialiste, sur le mode de la dénégation freudienne, de protester avec indignation. Une interprétation juste de l’inconscient (et tous ces intellectuels socialistes sabotent joyeusement le socialisme avec leur inconscient déchainé) étant psychologiquement acceptée par ceux qui la méritent grâce à la dénégation. En l’absence de cette dénégation, la réponse perverse apparaît, qui consiste à répéter le message idéologique comme des perroquets, à la manière des enfants insupportables qui ridiculisent les adultes en répétant ce qu’ils disent. Il y a une différence essentielle entre interdire aux groupes de médias capitalistes internationaux d’exercer une influence dissolvante, et rendre la critique constructive d’origine interne difficile voire impossible. Il manquait dans les pays socialistes une presse satirique, y compris dans la satire ad hominem. Une critique qui retient ses coups ne peut pas jouer son rôle dialectique. Les dirigeants du prolétariat doivent accepter la satire ouverte. « Krokodil », le « Canard enchainé soviétique » ça ne suffisait pas.

Le socialisme a perdu la bataille du désir (« une bataille », comme disait avec panache le grand Charles « mais dans le monde des forces immenses n’ont pas encore donné »). L’hédonisme aliéné du marketing capitaliste l’a emporté. Mais il va regagner ce terrain perdu, en devenant le système économique et politique du désir de la conscience. Celui où les agents économiques et politiques de base qui constituent les masses sauront en conscience réfléchie, et cesseront d’être des agents passifs des manipulations publicitaires, ils sauront ce qu’ils veulent et ce qu’il faut faire pour l’obtenir.

Un dernier point : le socialisme est en fait un système productif efficace : il avait toujours su jusqu'aux années 1980 relever les défis de la contrerévolution, sur les terrains où ils étaient posés : le développement, la guerre et la science. Mais lorsque le défi s’est déporté dans le domaine de la fabrication du désir, dans le contexte des progrès des technologies de l’information, et de la production sociale du spectacle de la vie heureuse, il a été pris de court.

Pour être véritablement productif il faut que le communisme produise les rêves et organise des jeux dont la matière et l’enjeu sont le produit social, et la politique.  Il faut une sorte d'équivalent socialiste du marketing, et un jeu politique ouvert, en vue du pouvoir politique. Avec un calcul rusé des risques, et des règles empêchant les pressions, interventions, et perturbations provenant des forces impériales capitalistes déclinantes, mais redoutables. Mais cela impliquerait l’invention d’une forme inédite de démocratie directe, et j’ai peur qu’une telle forme dans un monde encore dominé par le capital soit prématurée : la démocratie étant un système agonistique, une vraie démocratie prolétarienne entrerait très vite et trop vite en guerre à mort avec les puissances capitalistes. Un peu de freinage bureaucratique, dans ces conditions est peut être un moindre mal.

Voici donc l’état de mes réflexions sur la question, en espérant n’avoir pas produit que du vent. Mais ça, chers camarades, ça ne dépend pas que de moi, ça dépend aussi de vous.

Par Réveil Communiste - Publié dans : GQ - Communauté : Communard toujours !
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Jeudi 17 avril 2014 4 17 /04 /Avr /2014 00:33

 

Une action politique révolutionnaire ne doit pas évoquer la révolution de manière verbale et incantatoire, comme un spectre, mais elle ne doit pas non plus oublier la révolution, rupture du temps et du droit, qui n’est pas à un horizon théorique indistinct, mais qui doit toujours être pensée comme à porté sinon de la main,  mais à moyen terme, dans l’échelle de temps des projets humains les plus matures, mettons dix à vingt ans. Qu’elle se produise effectivement dans ces délais, c’est une autre chose. Il faut agir dans ce sens avec cette logique, et si les dirigeants ont échoué à procurer des progrès dans ce délai tout de même long, il leur faut passer la main à d’autres.

Le parti doit donc s’organiser  en vue d’une tâche révolutionnaire concrète à échéance raisonnable, non dans l’avenir indéterminé, et cette tâche sera introduite de la manière la plus simple comme une « réforme » tout à fait raisonnable en vue d’améliorer l’existence, une proposition qui avance avec des pas de colombe et qui pour cela doit à la fois paraitre raisonnable et légitime aux masses, et inacceptable à la bourgeoisie, et/ou surtout impossible matériellement à satisfaire. Ce qui implique de repolitiser les masses autour de buts politiques concrets et quantifiables.

Pour que cette réforme idéale et impossible à satisfaire, scandaleusement, de la base même de la structure économique et sociale puisse être proposée, il faut que l’impression d’échec historique qui entoure les expériences du socialisme réel soit levée par une active propagande qui ait récusé d’avance les divers bilans du socialisme dressés par ses ennemis. Qu’on se le dise ! 95% de ce qu’on raconte à ce sujet à l’école, à l’université, à la télévision et sur les réseaux sociaux est faux ou mensonger, ou tout au moins non établi scientifiquement. Tout l’inverse des crimes fascistes, non seulement établis avec certitude, mais carrément revendiqués par leurs auteurs ! Que ces erreurs et ces mensonges soient propagés souvent de bonne foi n’y change rien. Il n’y a d’ailleurs aucune raison pour qu’il en soit autrement, les idées dominantes étant les idées des classes dominantes.

Quand le « communisme » pour parler comme tout le monde, triomphera à nouveau quelque part, il fera scandale de toute manière, fût-il composé d’une armée de saints d’une parfaite douceur et d’une chasteté irréprochable, et vaille que vaille il prendra sur bien des points ces mêmes mesures qui ont tant scandalisé dans le passé, avec les correctifs de l’expérience et de l’ambiance historique (s’il triomphe dans un contexte autre que celui de la grande boucherie de 1914, il saura ne pas commettre d’excès sanglants) mais ce qui ne changera pas, c’est qu’il luttera contre l’expression politique de la bourgeoisie, avec autant de détermination que celle-ci a lutté contre lui depuis plus d’un siècle, et que les prisons (il y en aura) seront peuplées d’un certain nombre de citoyens dont le seul crime aura été de vouloir continuer à être plus riches que les autres. L’interdiction des partis bourgeois n’étant à éviter que pour des raisons pratiques, un ennemi légal étant le plus souvent plus facile à combattre qu’un ennemi clandestin. Et parce que la présence menaçante d’un ennemi ouvert et déclaré limite la tendance à la sclérose des cadres. Et non pour des raisons morales, de ces raisons qui ont complètement envahi la conscience trouble et velléitaire des postcommunistes.

La dictature du prolétariat doit être une dictature de classe et non d’appareil. Même si en temps de guerre, elle recourt aussi, et comme les autres pouvoirs qui ont existé dans le passé,  à la dictature pure et simple. J’ai beaucoup de réserve quant au rôle historique d’Allende, hommage étant rendu à son sens du sacrifice et à sa dignité. Sa stratégie aurait dû prévoir le coup d’État du 11 septembre 1973. Il aurait dû en organiser un préventivement lui-même ! il y aurait moins de rues Salvador Allende dans la banlieue parisienne, mais la révolution aurait peut être triomphé en Amérique Latine, qui sait ? Quoiqu’il en soit, l'expérience chilienne a au moins eu la vertu de lever le masque de la soi-disant démocratie libérale.

En conclusions provisoire de ces quelques réflexions, j’invite le lecteur à parcourir patiemment les Cahiers de Prisons de Gramsci, 2000 pages déconcertantes au premier abord, mais pleines d’une détermination révolutionnaire inentamée, et de relire sans préjugés les quelques classiques de Joseph Staline encore disponibles sur les quais de la Seine, comme exemples impressionnants « d’une idée devenue force matérielle en se diffusant dans les masses ».

Toutes choses égales par ailleurs, ces textes posent les problèmes de la pratique révolutionnaire réelle, celle qui commence le jour d’après le grand soir. Il nous en faudrait écrire les équivalents, au XXIème siècle.

Petite notation de fin : à ceux qui seraient choqués de la référence à Staline, je rappelle que sans Staline (et l’ensemble des réalités signifiées par ce personnage historique), Hitler l’emportait.  Mais ces vertus outragées, je crois qu’elles s’en seraient accomodées, à moins d’avoir l’infortune d’être comptées dans le peuple juif. Était-ce si grave au fond ? Imaginez un peu que LE COMMUNISME l’ait emporté !

 

GQ, 28 février 2014

 

PS : "The revolution will not be televised". La révolution n'est pas une image (fumée, foule, drapeaux) mais une rupture d'ordre de droit qui s'attaque au principe sacro-saint de la propriété. Ce qui n'ira pas sans fumée, foule, drapeau, mais qui ne passeront pas à la télévision.

Par Réveil Communiste - Publié dans : GQ - Communauté : Communard toujours !
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Mercredi 16 avril 2014 3 16 /04 /Avr /2014 00:37

 

Le problème principal numéro 1 du communisme organisé est le suivant :

 

Pour devenir une force matérielle, la critique prolétarienne doit être portée et cultivée par une organisation de classe, unie et disciplinée pour l’action, sous la direction d’une couche intellectuelle, soit formée exprès pour cela, soit composée de professionnels ralliés formés par l’éducation bourgeoise. Cette unification des volontés sous la volonté générale de la classe prolétarienne dont la stratégie du parti est la forme consciente donne une puissance considérable au prolétariat et c’est ce qui lui permet parfois de vaincre la bourgeoisie, et de conquérir le pouvoir d’État, qui est indispensable à la réalisation d’une société sans classes.

Mais cette intégration en une seule volonté ne va pas sans inconvénients graves : elle se fait sous une forme pyramidale où la conscience finit par s’éteindre à la base, et à subsister seulement dans un sommet étroit, un État major, qui dialogue bien davantage avec l’ennemi (Hitler, Churchill, Truman) qu’avec la « base ». Lequel État major, pour simplifier, à la disparition de la génération révolutionnaire proprement dite, se transforme en élite bureaucratique, puis en mafia de capitalistes honteux. Tant que les volontés unifiées dans le parti coïncident avec intelligence avec les buts stratégiques, le parti conserve sa dynamique; dès qu’il s’y substitue une adhésion conformiste et automatique, à finalité de plus en plus carriériste, la vie disparait petit à petit des organismes qui composent le parti dans les villes, les entreprises, dans des pays entiers. Et la sclérose ne se combat pas efficacement ou en tout cas pas seulement avec des injonctions venues d’en haut, elle nécessite aussi la mise en place de structures qui fonctionnent avec une sorte d’automatisme de manière à l’éliminer; dans le contexte de la domination politique de la  bourgeoise ce sont les compétitions électorales entre les prétendants au pouvoir qui limitent la sclérose de la couche politique. « Science Po » , les instituts d’étude politique, les écoles de journalisme sont autant d’écoles des cadres de la bourgeoisie, qui fonctionnent plutôt bien dans ce rôle.

Pour abréger : l’unité pour l’action au-delà d’une certaine durée sclérose et détruit la créativité et l’initiative, et particulièrement dans la couche intermédiaire des cadres du parti, le noyau humain stratégique indispensable à la continuité de sa stratégie à long terme. Le parti, en effet, selon Gramsci, articule trois niveaux humains : la classe prolétarienne proprement dite (en son temps, la classe ouvrière des grandes usines de Turin), qui adhère progressivement à une ligne qui reflète ses intérêts et ses aspirations historiques (et se détache aussi, et souvent beaucoup plus vite, d’une ligne contraire), un appareil intermédiaire qui est l’essentiel de la force humaine du parti, et qui garantit sa continuité sur une longue durée, y compris dans la clandestinité, et un groupe dirigeant, décisif dans une organisation de lutte. La bourgeoisie le sait, à tel point que le point immuable de sa stratégie est leur neutralisation, par corruption ou par extermination, selon les situations et selon les personnalités en cause. L’extermination des juifs, considérés-fantasmés comme une élite subversive, est un cas extrême, particulièrement délirant, mais relevant de la logique de cette stratégie contre révolutionnaire. Le groupe dirigeant est précieux, indispensable, mais remplaçable; le mouvement a toujours su produire de grands hommes, c’est au niveau des « hommes moyens », si l’on peut dire, ceux de la médiation entre la classe et sa direction qu’il a tout à gagner et tout à perdre.

Or il y a certainement un problème de la formation des cadres-communistes (à tel point que l’on peut  se demander si l’expression n’est pas carrément contradictoire !), et l’on peut se demander, en passant, pourquoi l’Union Soviétique a laissé se former une intelligentsia si massivement réactionnaire (et idiote). Comme disait le dramaturge polonais Gombrowicz, le problème avec l’intelligence, c’est qu’elle est bête. Surtout dans les pays de l’Est.

Dans certaines conjonctures politiques, où les contradictions internes des classes dirigeantes jouent au maximum, où la répression alterne avec des moments  de libéralisme, la lutte politique et sociale permet de sélectionner des militants de grande valeur qui conservent une initiative individuelle intacte tout en étant parfaitement fiables pour la mise en œuvre de la ligne stratégique. Tel était le cas de la Russie semi tyrannique de 1860 à 1917 qui oscillait entre arbitraire et laxisme, massacres atroces et périodes où la révolution était la coqueluche des salons aristocratiques. Le libéralisme stabilisé, au contraire, ne l’est en général que parce qu’il n’est pas vraiment libéral, politiquement s’entend, parce qu’il a trouvé moyen de neutraliser durablement le prolétariat, en général par une active propagande dosée de répression, et la domestication des couches intellectuelles qui produisent la première et redoutent la deuxième (comme aux États-Unis depuis 1946, comme en France depuis 1981). La tyrannie permanente quant à elle s’avère par contre une arme à double tranchant : les dictatures fascistes vaincues servent de pâture à la révolution.

Notre conjoncture présente ne facilite pas cette sélection de cadres pouvant structurer un parti du prolétariat qui fournirait les conditions subjectives de la révolution. Des partis totalement déterminés par un agenda électoral ne peuvent pas établir cette sélection (le concept même d’une épuration de leurs éléments médiocres moralement ou intellectuellement fait horreur à leur dégénérescence démagogique).

Dans une démocratie libérale (ceci dit pour parler comme tout le monde car ce n’est pas de démocratie qu’il s’agit mais de son contraire) participer aux élections reste indispensable (exception faite bien entendu de ce sondage d’opinion qu’est l’élection du parlement européen!), tout autre choix pour le moment ayant toujours condamné ceux qui l’ont fait au néant politique, et quitte à y participer il faut le faire pour gagner des positions réelles et non pour figurer à la télévision comme les trotskystes. Mais sachant aussi que la victoire à des élections décisives est absolument proscrite par le fonctionnement réel des institutions « démocratiques » on se retrouve dans la situation perdue d’avance d'avoir à sélectionner des militants et des cadres dans un but impossible à atteindre, sans pouvoir se l’avouer. Choix d’autant plus regrettable que la compétition électorale reproduit au fond entre les mandants et les mandataires le schéma d’aliénation classiste qu’il s’agit de combattre. 

Le problème est posé. Sans prétendre le résoudre en deux minutes, quand un siècle n'y a pas suffi, on peut tout de même observer que :

pour qu’il ait envie à nouveau de se lancer dans la révolution avec les risques non négligeable qu’elle comporte, pour qu’il ait faim d’aventure historique de grand format, le prolétariat doit s’éduquer à nouveau dans ce sens, et cette éducation doit tenir compte de la nécessité de prévenir la sclérose, et non de manière improvisée et quelque peu hystérique, comme le fit Mao Zedong pendant la Révolution Culturelle, avec de bonnes intentions mais de mauvais résultats. Il doit la prévenir de manière permanente, organique et dialectique. En ce sens, et le lecteur pardonnera j’espère mon soudain modérantisme, un certain nombre de critères juridiques d’origine bourgeoise, ceux là même que le groupe dirigeant voulait réintroduire en URSS dès 1936, peuvent y contribuer : vote secret, candidatures multiples, la procédure cubaine contemporaine de désignation des candidats par le peuple, et il faudrait y ajouter les mandats révocables, et une culture du journalisme critique aussi, pour remplacer celle qui disparait aujourd'hui de la presse bourgeoise.

 

GQ, 28 février 2014

Par Réveil Communiste - Publié dans : GQ - Communauté : Communard toujours !
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Mardi 15 avril 2014 2 15 /04 /Avr /2014 21:14

Publié sur le blog "La faute à Diderot"

 

 

A l’occasion du 50ème anniversaire de la mort de Palmiro Togliatti, Domenico Losurdo revient sur son apport et ses liens avec Antonio Gramsci. Où il est aussi question d’Hegel, d’Adam Smith, de Lénine.....

JPEGL’année 2014 est celle du cinquantenaire de la mort Palmiro Togliatti, qui fut un dirigeant prestigieux du Parti communiste italien. Dans notre pays, PalmiroTogliatti est plutôt tombé dans l’oubli, contrairement à son compagnon de lutte, Antonio Gramsci, et il faut espérer que cet anniversaire permette de revenir sur sa vie et son rôle. Pour l’heure, quand on mentionne son nom c’est parfois pour l’opposer à Gramsci. C’est ainsi ce que fait Martin Rueff dans un recueil de textes de Gramsci édité récemment par un éditeur de grande diffusion. Dans sa présentation, il s’en prend à un « mythe qui a la vie dure », celui qu’aurait créé Togliatti selon lequel Gramsci était « avant tout un homme de parti ». Il y a là quelque chose d’affligeant quand on pense aux efforts passionnés de Togliatti pour faire connaître l’œuvre de Gramsci, efforts sans lesquels elle serait peut-être tombé dans l’oubli. Domenico Losurdo faisait déjà état de ces tentatives d’opposer les deux hommes dans Gramsci, du libéralisme au communisme critique, en considérant qu’elles étaient sans fondement. Il utilisait dans ce livre le terme « groupe ordinoviste », du nom du journal L’Ordine nuovo durant le mouvement turinois des conseils d’usine, ce qui est déjà une façon de réfuter la vision d’un Gramsci comme penseur isolé, auteur d’analyses certes géniales mais inappliquées ou incomprises. Il revient dans cet entretien sur l’apport de ces deux personnalités qu’on ne peut séparer, Togliatti et Gramsci. Eric Le Lann


Commençons par le rapport de Gramsci et Togliatti au libéralisme. Tu cites à ce sujet Togliatti : « la fonction de libération » des libéraux « est passé à d’autres », écrit-il.

Domenico Losurdo. Je voudrais faire d’abord une considération générale, bien sûr Togliatti et Gramsci sont des personnalités différentes mais ils ont une caractéristique commune, je vais le dire en langage philosophique, c’est l’évaluation qu’ils font de l’universalité. Tous les deux sont d’accord sur la signification universelle de la Révolution d’Octobre, mais tous les deux pensent que l’universalité n’exclue pas les caractéristiques particulières de chaque nation, de chaque situation déterminée. Pour eux, il ne s’agit donc pas de reproduire une expérience mais de la traduire dans une culture nationale. Et ce n’est pas un hasard s’ils discutent avec les grandes personnalités de la culture italienne de leur temps telles que Croce et Gentile, et pas seulement avec celles de l’Internationale socialiste ou de l’Internationale communiste.

Tous deux ont appris de Lénine cette thèse d’Hegel : « l’universalité est telle dans la mesure où elle est capable d’embrasser le particulier concret » (le désir d’émancipation des classes subalternes, des peuples opprimés, des femmes), et de se traduire dans une culture nationale déterminée.

C’est dans ce cadre que se pose la question du libéralisme. Le marxisme est pour eux le résultat d’un long processus. Il y a longue tradition derrière Gramsci et Togliatti. Déjà Engels avait écrit que le prolétariat était l’héritier de la philosophie classique allemande. Chez Lénine il y a une affirmation plus forte encore : il évoque les trois sources et même les trois parties constitutives de la théorie de Marx, je souligne les mots, trois parties constitutives : la Révolution française, la philosophie classique allemande et l’économie politique classique.

Gramsci va plus loin. Il considère que le problème de l’héritage est un problème permanent. Le marxisme doit se développer, non dans l’isolement mais en discutant, en polémiquant avec les autres courants philosophiques et culturels. Gramsci a souligné plus fortement que personne ce thème de l’héritage mais ce thème de l’héritage, ce thème est commun à Gramsci et Togliatti. Dans la revue dirigée par Gramsci, Togliatti a aussi écrit beaucoup de choses sur la nécessité pour les communistes de reprendre l’héritage du libéralisme [1].

Tu insistes aussi sur la position commune de Gramsci et Togliatti face à l’héritage de la Révolution française. Tu évoques par exemple le fait que Gramsci publie dans L’Ordine nuovo un essai où l’historien Albert Mathiez compare jacobins et bolcheviks, ou le fait qu’il se démarque de Sorel.

Au début Gramsci n’a pas compris la fonction révolutionnaire du jacobinisme. Peut-être est-ce après la Révolution d’Octobre qu’il évolue. Pour Gramsci et Togliatti, la théorie de Marx n’est pas le « continent nouveau » dont parle Althusser, ni la révélation d’une prophétie religieuse, mais l’aboutissement d’un long processus historique où l’on ne peut négliger le rôle de la révolution bourgeoise, et notamment de la révolution bourgeoise française porteuse d’une radicalité, une révolution à laquelle ont participé des larges masses et qui a produit quelque chose qui va au-delà de la bourgeoisie.

Togliatti déclare, en 1925, « nous sommes arrivés (au marxisme) par la voie suivie par Marx, c’est-à-dire en partant de la philosophie idéaliste allemande (…) la voie royale par rapport à toute autre ». Tu rappelles qu’il avait entrepris dans sa jeunesse une traduction de la Phénoménologie de l’esprit d’Hegel. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet, et plus particulièrement quant au rapport des deux hommes à Hegel ?

Togliatti raisonne ainsi : il se pose la question « Quel est le parcours qui a conduit Marx à élaborer sa théorie ? » Il répond : Marx part d’Hegel et il en conclut c’est peut-être le meilleur parcours pour arriver au marxisme. Nous ne trouvons ni chez Gramsci ni chez Togliatti l’interprétation présentant Hegel comme un philosophe de la réaction. Je pense que ceux qui avancent cette interprétation n’ont rien compris à Hegel. Hegel est l’expression théorique de la Révolution française. Nous ne trouvons pas la réflexion la plus mûre sur la Révolution française chez les protagonistes de cette révolution mais dans la philosophie classique allemande et surtout chez Hegel.

Quels sont les points les plus importants de ce rapport de Togliatti et Gramsci à Hegel ?

D’abord l’histoire. Je cite la grande thèse d’Hegel dans la Philosophie du droit : la philosophie doit apprendre son temps dans le concept. Apprendre son temps, mais dans le concept, ce qui implique un effort de conceptualisation, de catégorisation.

Deuxième point, la catégorie d’Aufhebung (dépassement). Le dépassement, ce n’est pas la négation abstraite et totale, c’est hériter de quelque chose. Le dépassement de l’ordre bourgeois n’exclue pas l’héritage des meilleurs choses de la révolution bourgeoise

Troisième point, que je considère comme très important : chez Hegel, il n’y a jamais de logique binaire, de vision manichéenne, il y a toujours le conflit entre un droit et l’autre, tous les deux légitimes mais pas dans la même mesure. Et ce conflit, je l’appelle le conflit des libertés. Pour illustrer mon propos, je vais évoquer Adam Smith lorsqu’il réfléchit sur l’esclavage dans les colonies anglaises en Amérique à la veille de la révolte des colons contre le gouvernement de Londres. L’abolition de l’esclavage, dit Adam Smith, n’est pas possible sous un « gouvernement libre » mais plutôt sous un gouvernement despotique. Le « gouvernement libre » (les organismes représentatifs qui déjà existaient dans les colonies anglaises en Amérique) est alors monopolisé par les propriétaires d’esclaves et il n’abolira jamais l’esclavage. La liberté des esclaves noirs ne peut être réalisée qu’avec la répression des propriétaires d’esclaves. Pour Adam Smith, les amis de l’humanité doivent donc dans ce cas se prononcer pour le gouvernement despotique. Adam Smith ne dit pas ça parce qu’il est contre la liberté mais parce que dans cette situation la liberté des esclaves ne peut advenir sous le « gouvernement libre », sous le pouvoir d’organismes monopolisés par les propriétaires d’esclaves. La liberté des esclaves était plus importante que le self-government de la communauté blanche.

Ce conflit des libertés, on le retrouve dans toutes les grandes crises historiques. Hegel le voit dans la monarchie absolue. Celle-ci est despotique et critiquable en se sens mais elle a réprimé l’aristocratie féodale qui avait elle-même réduit la grande majorité de la nation dans l’esclavage. La monarchie absolue était d’un côté despotisme, de l’autre libération des serfs.

Hegel lit de cette façon la question sociale : « Un homme qui risque de mourir d’inanition a le droit absolu de voler le morceau de pain qui assure sa survie. » Pour Hegel, nous ne devons pas choisir alors entre le droit et la violation du droit, mais choisir entre la violation la plus grave du droit, qui est de condamner un homme à la mort, et une violation moins grave. Nous devons dépasser une situation dans laquelle le respect du droit peut comporter la mort par inanition. Il y a le droit de propriété, qu’Hegel ne remet pas en cause, et le droit à la vie. Pour Hegel, les deux droits dont on parle ici sont toux les deux légitimes, mais le second est bien plus important.

Voilà pourquoi, je crois qu’on ne peut négliger la grande leçon d’Hegel.

Venons-en à l’expérience du mouvement turinois des Conseils d’usine. Quelles leçons Gramsci et Togliatti, qui animaient durant ce mouvement le journal L’Ordine nuovo, tirent-ils de ce moment historique ?

Gramsci et Togliatti affirment la valeur universelle de la Révolution d’Octobre, mais pour eux on doit traduire cette universalité dans une situation nationale déterminée. Et pour eux, quelque chose en Italie peut ressembler aux soviets et ce sont les conseils d’usine. C’est une création spontanée des masses mais il faut faire l’effort de lui donner une formulation mûre sur les plans théorique et politique.

Pour Gramsci, les conseils d’usine ne doivent pas seulement organiser la grève pour de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires, mais être le noyau du nouvel ordre, de la nouvelle société, des nouveaux rapports de production. Gramsci est très polémique avec le mouvement anarchiste, incapable de faire tout ça. Pour comprendre la rupture radicale de Gramsci avec l’anarchisme, qui était présent même dans le mouvement révolutionnaire, on doit penser à la lecture que Gramsci fait de la Révolution d’Octobre, et plus précisément à la réponse qu’il apporte à la question « de quelle façon la Révolution d’Octobre a-t-elle triomphé ? ». Gramsci voit les bolcheviks comme une « aristocratie d’hommes d’Etat » (c’est une citation du journal L’Ordine nuovo) - et c’est peut-être là sa plus grande originalité – il voit en Lénine « le plus grand homme d’Etat » de son époque. Cela parce qu’après l’infâme guerre impérialiste la nation russe était menacée de disparition et de balkanisation. Dans cette situation, Lénine et les bolcheviks ont triomphé bien sûr parce qu’ils ont exprimé les sentiments de la classe ouvrière mais aussi parce qu’étaient porteurs d’une solution à la crise nationale, à la catastrophe nationale qui en avait été la conséquence.

Pour Gramsci, les conseils d’usine doivent démontrer qu’en exprimant les intérêts immédiats et stratégiques de la classe ouvrière, ils sont en mesure de donner une solution révolutionnaire, mais en même temps une solution pour la nation italienne tout entière, sortie dans une situation dramatique de la guerre. Il a une vision des conseils d’usine qui est loin du « trade-unionisme », pour reprendre cette catégorie de Lénine. Les conseils d’usine sont, toujours selon Gramsci, à la fois l’expression des intérêts du prolétariat et le noyau du futur Etat à construire.

Pour George Hoare et Nathan Sperber, auteurs d’une excellente Introduction à Antonio Gramsci, l’analyse du fascisme est un angle mort de la pensée de Gramsci. A l’opposé, Palmiro Togliatti semble un acteur majeur de la riposte du mouvement communiste au fascisme. Dans le livre, A l’ombre des deux T, Ceretti évoque la polémique de Togliatti avec Bordiga (qui fut secrétaire général du Parti communiste avant Gramsci) et plus précisément le discours de Togliatti lors d’une conférence clandestine du PCI à Florence prédisant "des années difficiles nécessaires au regroupement des forces prolétariennes afin de faire éclater les contradictions du fascisme et le renverser", contrairement à la position de Bordiga qui juge alors la révolution imminente. Il évoque aussi Stato operaio où Togliatti combat la thèse de Bordiga "fascisme = capitalisme". Y a-t-il divergence de ce point de vue ?

Nous ne pouvons pas comparer des personnalités dans des situations historiques différentes : Togliatti a eu plus de temps pour réfléchir au fascisme. Mais j’ajoute qu’il y a chez Gramsci une formulation que je ne partage pas : il parle parfois du fascisme comme d’une « révolution passive », où il y aurait des éléments de « plan ». L’application au fascisme de ce concept ne me semble pas convaincante. Mais il faut aussitôt relever que Gramsci a conduit la lutte contre Bordiga, qui portait une vision abstraite de l’universalité, une universalité incapable d’embrasser la particularité. Bordiga n’a jamais compris l’importance de la question nationale. Lorsque Gramsci est condamné par le tribunal fasciste, il est d’une grande lucidité : le fascisme, dit-il, conduira l’Italie à la ruine et la tâche des communistes sera de sauver la nation italienne [2].

Avec l’avènement d’Hitler, Gramsci écrit des choses importantes sur le nazisme. Il n’évoque pas seulement la brutalité de l’hitlérisme et la honte qu’il représente. Dès le début du IIIe Reich, en soulignant que le nazisme démontre la « fragilité de la civilisation moderne », Gramsci avait compris la catastrophe que représentait le nazisme pour la civilisation.

L’apport de Togliatti va au-delà de l’analyse : Togliatti est partie prenante de l’élaboration d’une réponse du mouvement communiste au fascisme. Ceretti raconte l’épisode de Thorez remarquant que Togliatti a utilisé l’expression "ami des travailleurs" dans un article sur un député socialiste italien et se demandant s’il fallait y voir le signe d’une évolution de l’Internationale communiste face à la menace d’Hitler, en clair d’une rupture avec la phraséologie renvoyant dos-à-dos socialiste et fascistes. "Ercoli (il s’agit du nom que Togliatti utilisait), écrit-il aussi, m’avait expliqué que le destin de l’Allemagne (...) conditionnait le cours de l’histoire". "Le désastre essuyé par la classe ouvrière allemande hantait les militants", poursuit-il. Ce désastre suivait celui essuyé par les forces progressistes italiennes...

Tu abordes là la question du social-fascisme. Bien sûr la théorie du social-fascisme a été une sottise et une catastrophe. On peut cependant relever que ce genre de choses était aussi agité par les sociaux-démocrates contre les communistes. C’est le cas de Kautsky pour qui le pouvoir soviétique était semblable ou pire que le fascisme. La sottise était des deux côtés. Togliatti comprenait que cette identification était une sottise, et déjà la lutte de Togliatti et Gramsci contre Bordiga était une lutte contre cette théorie : pour Bordiga, le fascisme était un changement de gouvernement comme les autres, alors que pour Gramsci et Togliatti c’était une chose qualitativement nouvelle et il n’y avait pas d’identification entre fascistes et socialistes. Ensuite, après l’assassinat de Matteotti, voire même avant, le Parti Communiste Italien appelle à l’unité d’action des communistes et des socialistes mais les socialistes sont plus réservés à ce sujet. Par la suite, Togliatti sera, avec Dimitrov, un des protagonistes du 7ème congrès de l’Internationale communiste. Mais lorsque, durant ce congrès, Dimitrov polémique avec le « nihilisme national », ce n’est pas une nouveauté pour lui, car il a déjà polémiqué au côté de Gramsci sur ce thème.

Le témoignage de Ceretti est aussi utile pour éclairer le rapport à l’Union soviétique. Il écrit : "un des rares jours où Togliatti était en veine de confidence, il m’avoua qu’il n’avait pas été facile de s’orienter dans cette lutte sans merci", qui a lieu au sein du parti bolchevik. Il signale aussi un épisode où Gramsci, alors à Moscou pour l’Internationale communiste, disparaît : il s’est en fait enfermé dans la pièce où l’on peut tout lire des débats internes au sein du parti bolchevik...

Il y a le fameux épisode de la lettre que Gramsci écrit en 1926 au Bureau Politique du PCUS. Il y a alors débat entre Gramsci et Togliatti. Togliatti serait pour une prise de position plus nette en faveur de la majorité, c’est-à-dire en faveur de Staline. Mais l’attitude de Gramsci va dans le même sens. Il espère que la contradiction ne va pas devenir « antagonique » mais il critique l’opposition trotskiste et parle avec ferveur de la NEP [3]. Elle est extaordinaire, la page que Gramsci consacre, en 1926, à l’analyse de l’URSS et du phénomène « jamais vu dans l’histoire » qui est implicite dans le pénible processus de construction d’une société socialiste ou postcapitaliste : une classe politiquement « dominante » en vient « dans son ensemble » à se trouver « dans des conditions de vie inférieures à des éléments et des couches déterminés de la classe dominée et assujettie ». Les masses populaires, qui continuent à supporter une vie de privations, sont désorientées par le spectacle du « nepman en fourrures et qui a à sa disposition tous les biens de la terre » ; et toutefois, cela ne doit pas constituer un motif de scandale en ce sens que le prolétariat, de même qu’il ne peut conquérir le pouvoir, ne peut pas non plus le maintenir, s’il n’est pas capable de sacrifier des intérêts particuliers et immédiats aux « intérêts généraux et permanents de la classe » [4]. Pour Gramsci, il n’y a pas d’identification entre situation politique et économique. La classe du prolétariat a conquis le pouvoir mais sur le plan économique elle n’a pas exproprié totalement la classe défaite, celle qui s’enrichit avec la NEP.

Il reproche à l’opposition de ne pas prendre en compte cette nouvelle situation historique. Il considère qu’il faut parfois faire des sacrifices économiques, mais garder le pouvoir.

En 1927, lorsqu’il visite la Russie, Walter Benjamin fait le même constat qu’il n’y a pas de correspondance entre richesse économique et pouvoir politique.

Venons-en aux Cahiers de prison écrits par Gramsci entre 1927 et 1937. Pour la petite histoire, Ceretti raconte dans son livre la colère de Togliatti lorsqu’il apprend que les malles où étaient gardés les manuscrits de Gramsci sont égarées lors du déménagement du Komintern, en 1941. Tout cela au moment où les Allemands sont aux portes de Moscou !

Il n’y a pas de doute sur le fait que Togliatti, et même l’Internationale communiste dans son ensemble avaient compris l’importance de l’élaboration de Gramsci. Togliatti a contribué non seulement à sauver les cahiers mais à leur publication. Sans son apport organisationnel, on ne peut comprendre la fortune immédiate de la publication des cahiers de prison. Togliatti était conscient de la grandeur de Gramsci, de son élaboration théorique.

Est-il exagéré de dire que les initiatives majeures prises par Togliatti à la Libération, je pense notamment à ce qu’on appelle le « tournant de Salerne » [5] trouvent leurs racines dans ces réflexions communes ?

Je veux tout d’abord évoquer une polémique qui s’est développée à propos du « tournant de Salerne ». Certains présentent cette intervention comme une initiative de Staline. Le discours de Togliatti à son arrivée à Naples est intéressant de ce point de vue. A l’époque, il y a encore la guerre, l’Italie n’est pas encore complètement libérée. Togliatti part de la révolution napolitaine de la fin du XVIIIe siècle ! Il n’est pas sur l’immédiateté politique, il reconstruit l’histoire de la révolution italienne, et pas seulement du mouvement révolutionnaire d’orientation socialiste ou communiste puisqu’il part de la révolution napolitaine de 1799 ! Cette réflexion sur la révolution italienne dans son ensemble est un grand thème de Gramsci, dont on sait qu’il a beaucoup réfléchi sur le Risorgimento [6] et ce n’est pas un hasard si Togliatti a publié un livre sur les réflexions de Gramsci à ce sujet. La définition de la résistance antifasciste comme « second Risorgimento », trace une ligne de continuité, avec bien sûr des discontinuités, entre le Risorgimento et la révolution antifasciste.

Qu’il s’agisse de Gramsci ou de Togliatti, la révolution sociale n’est jamais le nihilisme national, elle peut vaincre dans la mesure où elle fait appel à la plus grande partie de la nation.

Si l’opposition des deux personnages n’a pas de réalité historique ou politique, ne s’agit-il pas pour ses promoteurs de minorer le rôle du Parti communiste italien, comme intellectuel collectif pesant sur l’histoire ? L’oubli de Togliatti ne participe-t-il pas de cette vision ?

J’ai écris dans mon livre sur Gramsci que nous avons affaire à une attitude plus générale. Dans la gauche radicale, on dit qu’il faut retourner à Marx, et délaisser Lénine. Marx joué contre Lénine. Gramsci joué contre Togliatti. Pour Cuba, on choisit Che Guevara mais pas Fidel Castro. Pour l’Allemagne, on choisit Rosa Luxembourg mais pas Ernst Thälmann. J’ai appelé cette attitude “fuir l’histoire”. C’est une vision de la théorie détachée du mouvement réel, du mouvement communiste.

Chaque fois, on privilégie la personnalité qui, pour des raisons chaque fois différentes, n’a pas joué un rôle dans l’exercice du pouvoir d’Etat ou du pouvoir dans le parti. Comme Togliatti a été beaucoup plus longtemps que Gramsci secrétaire du PCI, qui a été arrêté, cette logique se met à l’œuvre.

Après la défaite de 1989 dans l’Europe de l’Est, la bourgeoisie essaie de diaboliser le mouvement communiste et Marx. Une tendance du mouvement communiste accepte cela et essaie de sauver quelque chose de Gramsci, de Che Guevara ou Rosa Luxembourg, en sacrifiant tout le reste.

Pour quelqu’un qui connaît mal l’Italie, il est difficile de saisir ce qui subsiste de cette expérience historique dans la réalité italienne. Je fais abstraction, bien sûr, de l’empreinte générale du mouvement communiste sur l’histoire de l’Europe et du monde. Peux-tu nous donner ton sentiment à ce sujet ?

Honnêtement, il subsiste très peu. Peut-être quelque chose au plan théorique mais au plan politique la situation italienne est catastrophique.

Pour conclure, quelle est selon toi l’actualité de la démarche de Togliatti et Gramsci dans la situation contemporaine ?

D’abord, je veux dire que je n’aime pas la façon dont cette question de l’actualité est posée le plus souvent. Ainsi dire que les thèses de Marx ont la même actualité qu’à l’époque où elles ont été formulées, ce serait dire que Marx n’a joué aucun rôle dans l’histoire, ce serait comme si Marx n’avait jamais contribué à modifier le monde qu’il a critiqué. L’actualité serait alors non pas un titre de mérite mais plutôt le contraire, la preuve d’un manque total d’efficacité sur le plan historique. Or, pour ne prendre que ces exemples, la condition ouvrière reste terrible mais personne ne nie aujourd’hui les droits politiques de la classe ouvrière pour lesquels Marx et Engels ont lutté ; Marx et Engels ont eu le mérite de souligner la question de l’émancipation de la femme, et la situation de la femme n’est plus aussi catastrophique qu’elle l’était en leur temps.

Pour en venir à Gramsci et Togliatti, il y a un fort élément d’actualité avec la lutte contre le néo-libéralisme et contre néo-colonialisme. Mais aujourd’hui le néo-colonialisme se présente sous une forme différente, les guerres contre la Libye, contre la Syrie, les campagnes contre la Chine ou Cuba se mènent au nom des droits de l’homme. Nous devons souligner qu’avant même de devenir communiste, Gramsci a toujours lié la question sociale dans les pays capitaliste à la question du réveil des peuples coloniaux. Nous ne sommes plus dans la situation que Lénine définissait comme « annexion politique » (la domination coloniale classique), en la distinguant de l’« annexion économique » avec une indépendance politique formelle (c’est le néo-colonialisme). Les pays qui ont conquis l’indépendance politique essaient de conquérir l’indépendance économique. Devant ce problème, il y a un grand retard du mouvement de la gauche et même du mouvement communiste, qui ne comprennent pas que la lutte de la Chine, de Cuba, de l’Amérique latine est la lutte pour passer de la phase politique de la lutte anticolonialiste à la phase économique. En ce sens Gramsci, Togliatti, mais aussi Lénine ou Mao, sont certainement d’une grande actualité, mais on ne peut pas négliger l’aspect tout à fait nouveau de la situation actuelle.

Février 2014

Notes :

[1] Signalons qu’en Italie le terme utilisé pour désigner le libéralisme politique (liberalismo) est distinct de celui utilisé pour le libéralisme économique (liberismo). Note de la rédaction

[2] En note : « Je pense, Monsieur le Général, que toutes les dictatures de type militaire finissent tôt ou tard par être renversées par la guerre. Il me semble évident, dans ce cas, qu’il revient au prolétariat de remplacer la classe dirigeante, en prenant les rênes du Pays pour soulager le sort de la Nation (…) Vous conduirez l’Italie à la ruine, et à nous communistes reviendra de la sauver ». Cité par Domenico Losurdo, dans Gramsci, du libéralisme au communisme critique

[3] Selon les initiales russes de la Nouvelle Politique Economique, menée à partir de 1922, liquidée à partir de 1927. Note de la rédaction

[4] Référence italienne : La Costruzione del Partito Communista 1923-1926, Torino, Einaudi, 1971

[5] Du nom de la ville, au sud de Naples, où Togliatti, en février 1944, avait appelé à l’union de tous les italiens, qu’ils soient républicains et monarchistes, pour participer aux côtés des Alliés à la guerre contre le nazisme. Note de la rédaction

[6] Période du XIXème siècle durant laquelle l’unité italienne se réalise. Note de la rédaction

 

Par Réveil Communiste - Publié dans : Antonio Gramsci - Communauté : Communard toujours !
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Lundi 14 avril 2014 1 14 /04 /Avr /2014 17:00

Envoyé par l'auteur en réaction à cet article  : La GRÈCE, de la « faillite sanitaire » organisée par l'Union européenne à la « crise humanitaire » 


De toute évidence, la dette engendre la misère, que ce soit la misère des Etats, celle des ménages ou même celle de petites entreprises fonctionnant sur le fil du rasoir. Je suis personnellement de plus en plus convaincu qu'il n'existe qu'un seul moyen de supprimer ce fléau qu'est la dette contemporaine, c'est de la supprimer radicalement. Les sociétés ne s'en sortiront pas autrement, si ce n'est les deux pieds devant. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je défends cette position. Et je ne suis pas seul à le faire. Mais j'ai hésité un certain temps à être aussi affirmatif.

 

Désormais, je crois que cette revendication (abolition pure et simple des dettes européennes) s'impose comme le prouve l'exemple du système sanitaire grec. Le point théorique un peu difficile est de comprendre que la dette n'est pas de la richesse économique. C'est un droit, qui généralement s'accumule, un droit à pomper sur la richesse du moment.  La richesse est toujours le résultat de la dépense de travail dans le présent. Le dette, c'est du vent. Ce n'est pas de la richesse. Ce n'est pas de l'argent en puissance, que l'on pourrait prendre aux riches pour le donner aux pauvres. Non, c'est un droit à exploiter dans le présent. On ne donne pas aux pauvres le droit de s'exploiter en leur disant :"Ah! maintenant, vous êtes riche. Vous pouvez vous exploiter". Non, la dette se supprime. Ensuite la richesse se produit et se consomme selon d'autres directives et d'autres rapports.

 

Supprimer la dette est un premier pas. Le deuxième pas consiste à exproprier les exploiteurs. Combien de grecs richissimes ont planqué leur magot en Suisse ou ailleurs alors que crève leur pays! Le troisième pas consiste à mettre en place le régime de production et de consommation de la richesse voulu par les travailleurs. Ce serait illusoire de prendre des mesures dites sociales, de petites redistribution aux pauvres et de laisser la dette actuelle en place. C'est pourquoi je pense qu'il faut aussi insister sur le fait que liquider la dette n'est pas suffisant. Se battre simplement contre l'austérité, c'est rester en chemin. Il faut simultanément construire ce quelque chose que nous appelons le socialisme.


Un mot pour terminer. Le problème théorique soulevé par la dette actuelle est, toute proportion gardée, le même que celui des systèmes de retraite par capitalisation. Il porte en lui des illusions semblables.

Par Réveil Communiste - Publié dans : Economie - Communauté : Communard toujours !
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Dimanche 13 avril 2014 7 13 /04 /Avr /2014 12:35

 

Texte écrit en juillet 2013 et republié en octobre en réaction à l'évaporation spectaculaire du vote communiste à Brignoles (var) entre 2012 et 2013  : élu en 2012 avec un peu plus de 50% au deuxième tour, le candidat communiste est éliminé au premier tour, malgré l'appui du PS l'année suivante, permettant l'élection du candidat du FN.

 

Re-republié aujourd'hui (je suis têtu), après l'issue désastreuse des municipales de mars 2014 pour le PCF qui a perdu, d'après Martelli, 30% de ses mairies.

 

Le PCF je le crains reste toujours sourd et aveugle au message populaire le plus clair qui soit, comme il l'est depuis 1997 quand il a vendu sa position juste contre l'Union européenne pour le plat de lentille de l'entrée au gouvernement.


 

Ce texte propose de rompre avec un certain nombre de lieux communs du discours de la gauche de la gauche. Bien évidemment, il ne propose pas d’aller sur le terrain du FN, mais de le combattre réellement, c’est à dire de sortir de la bulle morale des gauchistes et des sociaux démocrates (qui sont les mêmes, mais pas au même âge sans doute). Un de ces lieux communs est de revendiquer de manière irresponsable la régularisation de tous les sans-papiers. Un autre est de dénoncer "le discours de l’insécurité" au lieu de l’insécurité elle-même. Et un autre consiste à lutter contre ceux qui luttent pour la laïcité au lieu de lutter contre l’intégrisme.  


Publié le 5 juillet 2013, à relire dans le contexte de l'élection d'un conseiller général FN dans un canton communiste sortant. Note du 16 octobre 2013


 1

 


Comment expliquer les succès électoraux de l’extrême droite ?

 

A l’heure où de nombreux électeurs « de gauche », en fait socialistes, n’hésitent plus à voter FN au second tour d’une partielle, et où abstention et vote nul, dans un climat de fort mécontentement, atteignent 60 ou 70%, posons-nous la question : qu’est ce qui éloigne des urnes l’électorat populaire, ou le pousse dans les bras du FN, dont la nature profonde est antisociale, ce dont ces électeurs, dans le fond se doutent bien. Et pourquoi fuient-ils le Front de Gauche, malgré les efforts médiatiques de son principal porte-parole pour jouer au « bad boy » ? [mais il est en voir de se calmer rapidement dans les bras de Cécile Duflot, MDR avril 2014].


Il me semble que le vote FN, quand il va au-delà de l’électorat traditionnaliste conservateur et raciste, n’est paradoxalement que la forme la plus naïvement « civique », parce qu’elle vote encore, d’un rejet total de la classe politique, « classe » qui n’est pas autre chose qui le parti multiforme et redondant de la bourgeoisie dans ce pays, et dans toute l’UE d’ailleurs. Quant à ceux qui ne votent pas, ils sont devenus des adversaires de la démocratie entendue au sens libéral, comme un système dont l’unique finalité est de légitimer des dominations oligarchiques.


Le vote FN est comme toujours mal inspiré : il n’est au fond que le vote indiqué par les médias et les politiques à ceux qui sont mécontents des médias et des politiques. Il est illusoire et naïf de penser ( comme le blogueur Descartes) que de nouveaux cadres dépourvus de tendances fascistes vont affluer dans ce parti avec sa croissance électorale, en prenant au premier degré son discours récupérateur des thèmes de la gauche ouvrière. Ce parti n’est que la maison de la famille le Pen, qui est bien gardée.


Mais ce vote ne se porterait pas précisément sur ce parti s’il n’avait pas su intelligemment tromper son monde en reprenant des thèmes et des demandes laissés en déshérence par la gauche et plus particulièrement par le PCF. Les principaux fautifs de la monté du FN, c'est nous.


-         -  Critiques de l’UE et de ses empiètement sur la souveraineté nationale (et il n’y a pas de démocratie sans nation pour en servir de cadre).

-         - Critique des délocalisations, affirmation du « produisons français ».

-         -  Insécurité : depuis une génération ce parti se présente comme le défenseur des classes populaires qui en sont les victimes désignées. Et la dénégation aveugle de ce problème de la part de la gauche et surtout de la gauche de la gauche n’a pas peu contribué à son déclin.

-          -  Le FN est devenu le seul parti de masse à protester contre les aventures impérialistes et criminelles de la France de Sarkollande en Libye et en Syrie. Pour de mauvaises raisons sans doute. Mais ce sont les seuls.

    -  Enfin, la critique de l’immigration devenue taboue à gauche et dont il faut dire deux mots.

 

En 1975, le racisme était beaucoup plus répandu dans la population, on pouvait tenir une rubrique hebdomadaire des meurtres racistes, et pourtant les gens ne votaient pas pour les partis racistes.

Le thème de l’immigration n’avait que peu de prise sur l’électorat populaire de gauche, quelques fussent les préjugés qui pouvaient y régner, tant qu’il était tenu pour acquis qu’elle avait vocation à l’intégration massive à la société française et au peuple de France. Ceux qui penchaient pour l’extrême droite étaient les Français les plus bornés qui refusaient cette intégration annoncée de millions de nouveaux Français, notamment noirs et /ou musulmans.

Depuis qu’il apparait qu'à la suite de facteurs objectifs (chômage de masse) et subjectifs (développement dans l’immigration et dans la deuxième génération des idéologies communautaristes et religieuses) que cette intégration est en panne, ou tout au moins se trouve traversée de difficultés inattendues et considérables, une nouvelle xénophobie populaire est apparue dont la base n’est pas traditionnaliste, catholique et raciste, mais de tradition républicaine et laïque.

A tort ou à raison, de nombreux français redoutent une islamisation rampante du pays et choisissent le vote FN pour s’y opposer. Cette islamisation a peu de chance de se produire, mais après tout c’est le but affiché des groupes islamistes radicaux qui semblent ne reculer devant rien dans la poursuite de leurs objectifs irrationnels et qu’il faut donc bien combattre. Or la gauche de la gauche, sur ce point, met résolument sa tête dans le sable.


 

2

 

Établir une plate-forme populaire

susceptible de contrer le populisme d’extrême droite

 

Il n’y pas d’alternative à une plate forme qui reprenne à ce programme populiste ce qui est légitime, et qui ne sert dans le discours de propagande qu’à faire passer le reste du programme implicite mais inchangé du FN : racisme, anticommunisme, réaction antidémocratique et antisociale.


Sur la nation :


Une campagne résolue pour sortir de l’euro de l’UE et de l’OTAN qui limitent déjà la souveraineté nationale et mettent en danger son avenir à brève échéance.


Sur la sécurité :


Renoncer au tabou de la répression, et construire un projet ambitieux et cohérent qui prenne le problème au sérieux, s'attaque à ses racines, en l’articulant avec l’éducatif, et rompre avec la vulgate angéliste sur cette question, d’origine gauchiste et bourdieusienne, où des paroles de solidarité envers les jeunes masquent une indifférence totale à leur destin réel.


Sur les questions de mœurs et de droits des minorités :


Revenir à une neutralité conduisant à les dépolitiser. A rebours du foucaldisme, dépolitiser la sexualité et ses manifestations sociales.


(Ouvront une parenthèse : on doit reconnaître qu'avec l’élection d’un politicien noir banal de centre gauche, impérialiste et bien décevant à la tête des États-Unis, s'est produite la fin symbolique de la violence symbolique raciste. Comme Thatcher avait signalé la fin de la misogynie institutionnelle en Occident, bien malgré elle. Le cycle des réformes sociétales post 68 est je pense pour l’essentiel achevé, au moins dans un pays comme la France, et il n’y a plus beaucoup à gagner comme avancées légales sur les questions de sociétés (antiracisme, féminisme, libération sexuelle). Le vrai moyen d’améliorer la condition des femmes, des Noirs, des musulmans en France maintenant, c’est de revenir sur la liquidation de services publics, de restaurer la sécurité sociale, et de supprimer le chômage, qui frappe en premier ces groupes qui effectivement n’héritent guère de capital. Le vrai moyen de supprimer l’homophobie et l’antisémitisme, ce n’est pas la promotion du droit à la différence qui peut être interprété comme la revendication de privilèges, mais la création des conditions sociales du droit à l’indifférence.)


Sur la laïcité :


Soutenir concrètement les mesures légales qui interdisent la prolifération de pratiques religieuses souvent dégradantes qui renforcent le communautarisme, et choquent les usages populaires français, ce qui développe le fascisme autochtone en réaction. Chaque Burqa qui circule apporte des milliers de voix au FN, et la tolérance gauchiste pour ce symbole obscurantiste est … intolérable !


Interdire le financement des cultes par l'étranger, concrètement par les pétromonarchies du Golfe et par les États-Unis.


Réprimer résolument les courants politico-religieux qui cherchent à communautariser l’immigration, et qui propagent le terrorisme. Ce n’est pas parce que ces courants sont stigmatisés par les médias dominants qu’ils sont bons.


Sur l’immigration :


Reconnaître qu’elle est encouragée par le MEDEF pour diviser la classe ouvrière et faire pression à la baisse sur les salaires, et en conséquence proposer un ralentissement de son rythme pour relâcher cette pression, permettre le développement des pays de départ, et l’intégration des immigrés déjà présents et de leurs enfants.  Ce qui suppose de lutter contre l’immigration illégale, en commençant par réprimer impitoyablement les employeurs, les entreprises comme les particuliers, les donneurs d’ordre qui profitent de la situation (comme la Mairie de Paris, qui a fait construire le tram T3 par des sans-papiers!), les mafias, mais aussi en renonçant à la régularisation systématique des clandestins qui encourage les migrations dans les pires conditions. Il ne devrait pas être difficile de mettre sur pied des critères à la fois justes et restrictifs. Mais ils ne seront guère utilisés, car l'immigration s'arrête net quand l'offre d'emploi cesse, comme on a pu le constater en 2009 avec la crise économique.


Souveraineté :


Renouer avec l’indépendance politique et économique de la France. Sur l’Europe, proposer la sortie de la France, le retour au franc, et la constitution de nouvelles alliances avec les BRICS et les autres pays sans exclusive, renouer avec une politique d'amitié avec le monde arabe et l'Afrique et le monde émergent. Quitter l'OTAN qui soumet l’armée au contrôle étranger.


Produire en France :


Réindustrialiser, réorienter l’économie vers la production de biens utiles consommés sur place. Ce qui impliquerait aussi une politique de retour massif de la puissance publique dans l’économie, incompatible avec le discours antifiscal du FN. Et serait de facto une mesure écologique de grande porté.


Ce qui conduit à rendre à l’État ses prérogatives économiques :


Renationaliser pour les restaurer les services publics et les mettre au service de tous. Nationaliser les banques et confier les groupes médiatiques à leurs salariés pour désarmer l’oligarchie.


La nouvelle ère est celle de la lutte pour la décolonisation universelle, de l’émancipation des nations contre le capitalisme anglo-saxon et transnational, une lutte sociale et patriotique où tous peuvent se retrouver, quelque soient la religion, la couleur de peau, le sexe, l'orientation sexuelle. Le patriotisme a le vent en poupe. Il ne faut pas le laisser au FN, héritier lointain de toutes les trahisons nationales, de Coblence à Versailles, de la collaboration à l'OAS.


Les luttes « sociétales » qui enfoncent les portes ouvertes une fois les droits civiques accordés à ceux qui étaient discriminés, ce qui est en Occident le cas partout, manquent leur but, divisent le peuple, et ne font plus que manifester les ambitions sectorielles de la petite bourgeoisie de gauche qui mène ces luttes faciles, et l’individualisme de masse qui soumet les peuples au règne de la marchandise, dont ils ne pourront s’émanciper qu’en construisant à nouveau le socialisme.

 

GQ, 5 juillet 2013

 

Lire aussi :


IMMIGRATION: Quand Georges Marchais écrivait au Recteur de la mosquée de Paris en 1981

 

 

PS 17 juillet 2013 : échange de commentaires sous le même texte sur lepcf.fr (à lire de bas en haut) :

 

mardi 16 juillet 2013 à 19h50, par  Gilles Questiaux

Il est certain que les communistes se donnent pour objectif d’unir la classe ouvrière, quelque soit la nationalité ou l’origine de ses éléments, il n’y a aucune ambiguïté sur ce point.

Mais peut-on sérieusement nier que l’organisation de l’immigration sert à faire pression sur les salaires ? En période de croissance, on peut ignorer la contradiction, mais pas en période de crise chronique.

Quant à la question de l’intégration des travailleurs immigrés dans la classe ouvrière : la situation concrète est que les immigrants cherchent dans les pays développés un travail mieux payé, et l’ascension sociale, et non l’intégration la classe ouvrière, où ils se retrouvent relégués sans l’avoir voulu. Cette assimilation à la classe ouvrière nationale nécessité une prise de conscience complexe, et se fait donc lentement, par les luttes et les organisations ouvrières, et implique le deuil d’un part au moins de ces aspirations au succès et à la richesse.

Il faut aussi savoir que les immigrés en général ne proviennent pas des classes les plus pauvres des pays de départ (sauf exception, quand l’importation de main d’œuvre était directement organisée par Renault ou Peugeot), qu’ils sont souvent diplômés (en particuliers ceux qui viennent de l’Est, mais pas que), et que le mode de vie de l’immigration est souvent clivé entre un quotidien dur avec le vécu d’une brutale exploitation ici, et une existence de notable un mois par an redistribuant son salaire multiplié par le pouvoir d’achat local, dans le pays d’origine.

Tout le monde a ses contradictions.

Quant à Doriot, je ne vois vraiment pas ce qu’il vient faire là.


 
samedi 13 juillet 2013 à 00h03, par  Xuan

A propos de l’immigration, on sait depuis longtemps que la concurrence entre salariés conduit à la baisse des salaires.

L’attitude des communistes n’est pas de réclamer la fermeture des frontières ou de réduire l’immigration, mais de considérer les travailleurs immigrés comme partie intégrante de la classe ouvrière.
Ceci n’est ni du gauchisme ni de la social-démocratie mais l’expression pratique du mot d’ordre de Marx
"prolétaires de tous les pays unissez-vous !"


C’est ce qui nous distingue des fascistes, entre autres choses.
Mais si on reprend les discours de Le Pen au nom de la défense des salaires, non seulement on ne lui piquera pas un électeur mais on pourra remplacer la lecture de Marx par celle de Doriot.

Salutations fraternelles


 
vendredi 12 juillet 2013 à 18h48, par  Mireille Popelin

Bien d’accord avec cet article . Tu proposes de rompre avec " un certain nombre de lieux communs du discours de la gauche de la gauche" .Voilà un texte que j’approuve absolument ! Et sur l’immigration, il y en a des lieux communs ! Je dirais plutôt des réflexes de vieux militants cocos sur le racisme anti-arabe qui "date" , racisme qui existerait toujours , avec l’islamophobie. Depuis des années, on n’a pas résolu le problème. Et les intégristes se servent de cette faiblesse de la gauche , ils victimisent les immigrés et culpabilisent les "blancs " : coupables d’avoir été les colonisateurs ( ils ont raison ). Mais tous les blancs ne soutinrent pas la colonisation, ils luttèrent même contre, le PCF fut de ceux-là et il peut en être fier. C’est avec cette prise de conscience politique en Algérie que j’ai adhéré plus tard au PCF . Petite instit en Algérie en guerre, cela me valut une bombe dans notre garage, spécialement pour nous, moi surtout qui parlais trop !

Mais j’ai lutté et lutte encore contre les intégristes musulmans qui ont enfermé la population et l’ont communautarisée. Et bien lutté ! Avec les insultes ... de mon parti !
Avec ce qui se passe dans les pays arabes, je suis plutôt fière d’avoir vu juste et me réjouis des analyses de l’Huma sur les salafistes et frères musulmans . Bon. Il n’en est pas encore à bien voir ( ou plutôt il voit mais refuse de dire ) et dénoncer ces mêmes salafistes en France mais il y a des progrès, lents ...

Mais nous, comment avons-nous laissé cette minorité s’enfermer et se communautariser ainsi ? Et comment analyser cet enfermement ? Ce sera le thème de notre étude cet été avec mon cercle de chercheurs :


" Communauté ou société ? "


Je me régale à me préparer avec les analyses historiques des différentes organisations des sociétés . ( j’ai un recueil ) .
ET nous, comment arriver à "sortir" les immigrés de leur "communauté" ethnique et religieuse ??? Pour les inclure dans notre société et les intégrer dans notre combat de classe ?? Car ce sont eux qui sont le plus touchés par le chômage, avec le plus d’échec scolaire au départ ( il ne sert à rien de le nier ? ).
Il faudra bien avancer sur ce sujet sinon, nous n’arriverons pas à notre but , de vrais communistes : le socialisme .

Par Réveil Communiste - Publié dans : GQ - Communauté : Communard toujours !
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Vendredi 11 avril 2014 5 11 /04 /Avr /2014 14:10

 

Aux assises du communisme de Gemenos (28/30 juin 2013), l'attitude à adopter en vue des élections européennes de mai 2014 a fait débat.

Certains des intervenants qui se sont exprimés sur la question se sont résolument opposés au boycott de cette élection, une idée qui semble en effet rompre avec toute la tradition politique du PCF, et même celle de Lénine avant 17. Ils lui préfèrent une liste autonome sur la base des principes partagés par la quasi unanimité des participants, sans préjuger d'une formulation précise : sortie de l'UE, de l'OTAN, socialisme, etc.   

Question secondaire, comme les élections en question, mais non dénuée d'importance tactique.


Je ne suis pas de leur avis, je crois qu'il faut s'abstenir de voter à cette élection spécifiquement, comme la majorité des Français s'apprètent à le faire !

Le projet de la constitution d’une liste antieuropéenne aux élections européennes, sans parler de la question de sa faisabilité, et de la faible probabilité d'un résultat, n’a pas été partagé par de nombreux participants aux Assises, qui préfèraient le boycott, non pour endosser une posture morale, mais parce que cela peut sembler plus cohérent, lorsque l’on veut quitter l’UE, de ne pas participer à l’élection d’une assemblée croupion sans pouvoir sur les institutions. Or le vote européen tend à renforcer leur légitimité, et voter aux européennes, c’est effectivement voter "oui" à l’Europe.

Cette position a aussi le mérite d’être complètement distincte de la position du FN, interdisant les amalgames médiatiques faciles.

De plus, pour ceux qui croient utile de voter à cette élection, le FDG l’utilisera pour tenter de "faire un coup", en espérant faire de nouveau un score à deux chiffres, et les communistes et les progressistes peu nombreux qui se déplaceront seront tentés de s’y joindre, et de voter, encore un fois Mélenchon. L’espace politique d’une liste de "sortie de l’euro par la porte de gauche" est donc très réduit.

Enfin, on notera que ces argument ne peuvent pas être généralisés aux élections nationales et locales. Si voter aux municipales, c’est voter "oui" aux communes, si voter aux législatives ou aux présidentielles c’est voter "oui" à la France, ça ne me gêne pas du tout.

 

GQ, 3 juillet 2013

Par Réveil Communiste - Publié dans : GQ - Communauté : Parti Communiste Français
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Vendredi 11 avril 2014 5 11 /04 /Avr /2014 10:44

 

La Bulgarie, avant et après, dans la perception des générations qui vécurent le tsunami capitaliste : extrait d’un article publié dans Political Affairs, revue en ligne du PC des USA, sous la signature abrégée : FS. Une adaptation raccourcie a été publiée dans le numéro  2 de la revue « Unir les Communistes ». Traduction AQ. Mis en ligne le 5 mars 2014. Texte original ici : An experiment in living socialism: Bulgaria then and now

 

 

« Le Manifeste du Parti Communiste pourrait être lu aujourd'hui comme s'il avait été rédigé il y a quelques semaines ... L'expérience de l'Europe de l'Est et du Tiers-Monde montre le besoin vital d'une gauche universaliste en tant que véritable alternative aux nouvelles formes de barbarie. » [1]

 

Jeter les bases d'une « histoire des peuples » du socialisme 1.0

 

            Dans cette conjoncture critique, étant donné l’urgence actuelle, il est temps pour la gauche de prêter une attention nouvelle à l'expérience socialiste qui eut lieu en Europe de l'Est. Il faut la réexaminer en profondeur pour déterminer tout ce qui, dans la gauche radicale d'Amérique du Nord, d'Europe et d'ailleurs, était progressiste et efficace, dans les ex-économies du « socialisme-réel » en Europe de l'Est – en particulier les États socialistes de petite dimension comme la Bulgarie- ainsi que leurs faiblesses, erreurs, contradictions et les myriades de problèmes engendrés par l'impact durable de la Guerre froide.

            Les pays socialistes sont devenus le « champ d'essai d'une forme extrêmement agressive d'ingénierie sociale néolibérale », dans une tentative plus large d'imposer un bouleversement du paradigme social. [2]»

            Nous sommes en train d’assister à une métamorphose des paradigmes politiques et économiques, par l’action du FMI, de l’UE- avec l’aide d’une bourgeoisie compradore de nouveaux riches et d’une clique d’oligarques - qui a transformé la plus grande partie du continent postsocialiste en un grand hospice de pauvres.

            Des chercheurs défendent la thèse que le tsunami néocolonial au lendemain de la guerre froide a amené des versions ultra-capitalistes du néo-libéralisme dans les pays d’Europe de l’Est, avec des conséquences dévastatrices pour l’éducation et la protection sociale. [3] L’ironie de l’histoire bourgeoise – ou peut-être sa « ruse de la Raison » dans le sens classique hégélien du terme – étant que les réussites majeures du socialisme “réellement existant” du 20e siècle sont devenues ce pour quoi combattent les gens aujourd’hui, sous un capitalisme d’austérité.

            Ma thèse centrale est la suivante: les récits des gens ordinaires qui ont grandi sous le socialisme et qui désormais vivent et travaillent dans des sociétés postsocialistes, au beau milieu de l’anomie généralisée et d’une sévère pauvreté, leur dignité piétinée, doivent être collectés, discutés et largement diffusés. Cela fournira le procès verbal d’une expérience authentique et d’une mémoire radicale de la réalité même. De tels récits peuvent préciser notre vision du “socialisme démocratique” du 21e siècle. Un tel projet devrait être orienté vers une histoire orale et une enquête biographique, examinant ce qu’était réellement la vie dans ces États, telle qu’elle était vue par des citoyens ordinaires survivants aujourd’hui dans le chaos du capitalisme restauré.

            On défend ici la thèse que la restauration des économies de marché et la démocratie bourgeoise à travers l’Europe de l’Est, avec la massive dé-collectivisation de l’agriculture et la privation de l’industrie, ont saccagé la dignité humaine et détruit les acquis de la protection sociale du « socialisme réel » obtenus pendant de nombreuses décennies. La colonisation économique et idéologique de la part de l’Occident s’est intensifiée à une échelle massive pour la vaste majorité des familles qui travaillent. Récemment, un auteur a observé que:

 

"Le démantèlement du socialisme a été, en un mot, une catastrophe, une immense escroquerie qui n’a non seulement rien apporté de ce qui était promis, mais qui a en outre semé un mal irréparable....D’innombrables voix en Russie, Roumanie, Allemagne de l’Est et ailleurs se lamentent sur ce qu’il leur a été volé – et à l’humanité dans son ensemble:  «  Nous vivions mieux sous le communisme. Nous avions du travail. Nous avions la sécurité. »" [4]


            Parlant du “socialisme 2.0” pour le 21e siècle, Peter Mertens, président du Parti des Travailleurs de Belgique, faisait remarquer en, 2012 dans une interview: "Nous ne sommes pas non plus dans le cas de tout ignorer du sujet ou de devoir commencer à partir d'une feuille vierge. Il y a eu des expériences, il y a eu un socialisme 1.0, avec ses points forts et ses points faibles, avec ses réalisations fantastiques, mais aussi avec ses graves erreurs. Et nous vivons à une époque différente."

            La Guerre froide est finie, cependant elle persiste chez certains socialistes dans une sorte de temps idéologique biaisé. Pour forger l’unité de la gauche, les débats sur la question de la manière de construire un large parti marxiste ont besoin d’un « contre-champ » empirique sur ce qu’était le vécu réel des travailleurs et des familles ordinaires des pays socialistes d’Europe de l’Est, et leur vécu actuel au prises avec le chaos des contradictions du capitalisme restauré dans ces mêmes sociétés. Leurs histoires authentiques - ancrées dans l’histoire et la mémoire – sont pertinentes pour la lutte actuelle et reflètent les réalités d’autrefois, qui ont aujourd’hui été vidées de leur sens, et dont de nombreux socialistes nord-américains semblent être remarquablement inconscients. Mais c’est précisément ce contraste entre hier et aujourd’hui dans les sociétés postsocialistes d’Europe de l’Est qui est hautement instructif. Nous pouvons apprendre beaucoup des réalisations passées telles qu’elles étaient expérimentées et vécues. Cela peut servir à neutraliser le "danger d’une histoire unique" dans nos conceptions persistantes de ce qu’était (et n’était pas) le socialisme en Europe de l’Est.

 

La Bulgarie : un pays exemplaire de la chute libre postsocialiste

 

            Aujourd’hui, en 2013, l’économie bulgare est traversée de contradictions massives sous l’effet de la « thérapie de choc » du capitalisme néolibéral. La Bulgarie est aujourd’hui l’Etat postsocialiste au plus bas revenu, avec les plus hauts niveaux d’émigration, reflétant la « course vers le bas » du capitalisme en UE. Comme l’a noté un chercheur en 2009:


 "L’incapacité du capitalisme à améliorer les niveaux de vie, à imposer l’autorité de la loi, à endiguer une corruption et un népotisme florissants, a entraîné la nostalgie du temps où le taux de chômage était de zéro, la nourriture était bon marché et la protection sociale solide ".[5]

 

De nombreux Bulgares nés dans les années 1970 ou avant voient la période socialiste comme un "âge d’or" par rapport à l’époque actuelle.

 

Il y a une blague populaire bulgare qui circule où il est question d'une femme qui se réveille pendant la nuit et court dans toute la maison, regardant dans l’armoire à pharmacie, le réfrigérateur et enfin à travers la fenêtre donnant sur la rue. Soulagée, elle se remet au lit. Son mari lui demande "Qu’est ce qui ne va pas?" "J’ai fait un terrible cauchemar," dit-elle. "J’ai rêvé que nous pouvions nous payer des médicaments, que le réfrigérateur était complètement rempli et que les rues étaient sûres et propres. "Mais comment cela peut-il être un cauchemar?" demande le mari. La femme hoche la tête, "Je pensais que les communistes étaient revenus au pouvoir.” [6]


            Une part considérable de la population bulgare de plus de 40 ans demeure convaincue qu’il y a 25-35 ans, le système de protection socialiste en Bulgarie offrait les biens et les services essentiels à la plupart des familles dans un système largement égalitaire fermement enraciné dans le développement économique, et l'accès à des prestations sociales universelles. Une recherche plus empirique est nécessaire, dont une enquête qualitative sur « la subjectivité et la mémoire des travailleurs postsocialistes, » des analyses sur « l’histoire orale du socialisme réel », des études biographiques à utiliser comme un traceur lumineux pour éclairer les réalités du passé social communautaire. Rien n’est tout noir ou tout blanc, et chaque point évoqué peut être exploré davantage. Une très faible minorité de Bulgares privilégiés ou beaucoup plus jeunes seront bien évidemment en désaccord.[7] Les récits bulgares peuvent être complétées par des histoires venant de Russie, d’Ukraine, de Roumanie, de Serbie et d’ailleurs.

            Le mot « démocratie » est une injure pour de nombreux Bulgares nés avant 1970 et il est employé avec un mépris affiché, qui l’assimile à la restauration du capitalisme, au retour à la société de classes, à la pauvreté, au désespoir, à l’insécurité, et à une grossière inégalité, en somme au saccage systématique de la dignité humaine des gens ordinaires. La Bulgarie, qui a été complètement colonisée par le néolibéralisme, a aujourd’hui les salaires les plus bas de toute l’Europe et se trouve confrontée à l’« otanisation » du pays, au chômage massif et au quasi effondrement de l’agriculture. Le pays est désormais confronté à un chaos social destructeur, à une dépression sociale généralisée, avec une nouvelle classe dirigeante au pouvoir, et une « mondialisation prédatrice »  aux frais des travailleurs ordinaires. Aujourd’hui les Bulgares sont bombardés d’une propagande incessante exaltant le culte de la marchandise et le « devenir européens ».

           Démolis par les ravages de 23 années d’une crise sociale et économique sans fin, un nombre considérable de Bulgares - y compris Roms, beaucoup travaillant maintenant en tant que migrants économiques en Europe de l’Ouest - estiment qu’eux et leurs familles étaient sensiblement plus à l’aise pécuniairement sous le “vieux régime de protection universelle”, qu’importe ses défauts, à la frontière Sud et Sud-Est du bloc dans une confrontation limitrophe avec la Grèce et la Turquie, États clients capitalistes de l’Occident dans la Méditerranée orientale.

 

            Un profond fossé économique qui se creuse sans cesse est apparu entre les Bulgares riches et les Bulgares pauvres. Les dernières statistiques d’Eurostat montrent que la Bulgarie a la plus grande proportion de personnes en danger de pauvreté ou d’exclusion sociale en UE en 2011, juste sous les 50%.  Le classement international de la Bulgarie selon “l’autorité de la loi” est l’un des plus bas du monde. Aujourd’hui le Pentagone utilise quatre bases militaires en Bulgarie, un nouvel allié très accommodant. Quelques 20% de la population du pays ont émigré depuis 1990. Nous avons assisté à un exode gigantesque, résultat direct d’une économie de marché entrepreneuriale imposée brusquement, et d’une société constamment en crise depuis le « désastre obscur » de 1989. Un récent sondage d’opinion conclut qu’une majorité de gens en Bulgarie pense que la "situation est insupportable". En 2013, eurent lieu des suicides publics par manifestation de désespoir. Un effondrement démographique est imminent, dû à l’immigration massive, et au taux de natalité qui est tombé à son niveau le plus bas depuis 1945. 

            Comme Gowans (2011) le souligne: "Un sondage datant de 2009 mené par le Pew Global Attitudes Project a révélé que seul 1 Bulgare sur 9 croit que les gens ordinaires sont plus riches du fait de la transition vers le capitalisme. Et peu considèrent l’État comme un représentant de leurs intérêts. Seuls 16% disent qu’il œuvre pour le bien de tous." Une nouvelle oligarchie et ses supporters, largement établie à Sofia et étroitement liée à l’UE colonisatrice, jouit de remarquables privilèges, aux dépens de la grande majorité. Une partie de cette richesse est centrée autour de l’industrie touristique dans la mer Noire, bulgare et sous contrôle étranger. Comme l’a récemment observé Alexander Andreev :

 

"Depuis l’effondrement du système communiste en 1989 et 1990, la Bulgarie a été gouvernée par des réseaux d’oligarchies et par clientélisme. Pratiquement tous les partis et les coalitions au pouvoir servent les intérêts de gros acteurs économiques  - ou pire, de ces organisations fantômes qui ont commencé d’agir avec le crime organisé, en organisant un système de racket contre  protection, et qui plus tard se sont établis en tant que puissants agents commerciaux."[8]

 

            Comme beaucoup de partis démocratiques à travers l'Europe, le Parti Socialiste Bulgare (PSB), transformation de l'ancien PC, est largement pro-OTAN, avec un relooking “plus léger” de capitalisme néolibéral de marché. Il est dirigé par Sergei Stanichev. Un paradoxe politique quelque peu déconcertant est l'absence ici de tout mouvement anticapitaliste dans la rue ou dans l'arène politique. Désabusés par les politiciens, l'aliénation de la masse par l'élite politique sévit, comme on a pu le voir avec la manifestation populaire de février 2013 et de nouveau avec celle menée contre le gouvernement conduit par le BSP fraichement installé au pouvoir en juin 2013. Andreev (2013) déplore le "manque de cohérence" dans les manifestations, étant donné que les manifestants n'ont "formé aucun parti politique ... A part quelques objectifs formulés de façon générale, ils n'ont aucun programme cohérent de mesures à mettre en œuvre  - qui seraient requises pour tous les domaines paralysés par la crise: éducation, santé, énergie ou encore l'économie stagnante. "Le peuple avant le profit" n'en est pas un, et le slogan populaire "Ordure rouge!" révèle l'orientation politique de droite de nombreux manifestants. Dawson (2013), homme politique et scientifique  britannique, critique l’implicite anti-turc et raciste parmi les mécontents dans les rues de Sofia et certaines autres villes, lors des manifestations de masse de juin-août. Pris dans le labyrinthe postsocialiste des contradictions, la distance entre les masses bulgares et l'État est peut-être la plus grande depuis la libération de 1878, après cinq siècles de domination turque.


 

Rendre justice au passé sans céder à la nostalgie

 

            Située à l'Extrême-Sud du bloc des anciens pays socialistes, la Bulgarie était sans doute en 1991 l'État et l'économie socialiste d’Europe de l'Est les plus prospères. Le pourcentage de travailleurs ordinaires bulgares âgés de 40 ans et plus pensant qu'ils vivaient bien mieux sous le socialisme dans les années 1970 et 1980 est plus élevé que chez leurs homologues de l'ancienne Union Soviétique, de Roumanie et de Pologne qui on été interrogés à ce sujet. Ils voyageaient librement à travers le bloc socialiste, à des tarifs très bas, pouvaient comparer les choses, et parler avec les habitants. La Bulgarie était également parcourue de vacanciers provenant du bloc socialiste, sur la mer Noire et dans les stations de ski. Il existait de nombreuses possibilités d'interaction et d'échanges de vues. Pourquoi dans ces conditions devrions-nous continuer à répandre les généralisations stéréotypées habituelles sur un système “soviétique” monolithique? 

 

              Pourquoi devrions-nous supposer que l'URSS était nécessairement représentative des réalités locales dans des États plus petits comme la Bulgarie? Les souvenirs de nombreux Bulgares plus âgés démentent le cliché selon lequel le socialisme était “dictatorial”, était une société totalitaire, faite de privations sans fin, d'oppression et de manque de liberté, avec une économie atone ne produisant que des biens de qualité médiocre.

            D'autre part, il se pourrait bien qu'une part significative de Bulgares plus âgés se fasse l'écho de ce qu’Irina Malenko (née en 1967), auteur du mémoire/roman Sovietica, a écrit sur le fait de grandir dans l'Union Soviétique même. Interviewée récemment, Malenko (2013)  observait :

 

"Notre vie était très stable, sûre, dans un environnement paisible et sans stress, absolument sans drogues, et  pratiquement aucun crime. Il y avait un contrôle social plutôt fort: si quelqu'un était en train de faire quelque chose de mal, ses collègues ou voisins le remettaient dans le droit chemin. Chaque adulte avait un travail, excepté les personnes handicapées, les mères de familles – si elles souhaitaient rester à la maison- et les retraités. L'âge de la retraite était de 55 ans pour les femmes et 60 ans pour les hommes.  Le peuple soviétique était doté du niveau d’instruction le plus élevé au monde. Tous les arts étaient très faciles d'accès. Les bibliothèques étaient gratuites. Les livres, les pièces de théâtre, les concerts, les musées et les expositions étaient très bon marché. 

Nous avions un droit garanti au logement, le droit au travail et le droit aux congés payés. Le prix du logement était extrêmement bas. Les gens payaient seulement l’eau et l’électricité, charges représentant seulement 3 ou 4% de leur salaire au total. L’État fournissait aux gens des appartements gratuits, à vie, et leurs enfants pouvaient rester y vivre, mais l’on n’était pas autorisé à les vendre. Les transports publics étaient eux aussi très bon marché, tout comme la nourriture. Les habits et les chaussures des enfants étaient fournis par l’Etat. Les livres scolaires étaient gratuits. ... Nous avions des maisons d’éditions entièrement consacrées aux livres pour enfants; il y avait énormément de dessins animés et de longs métrages produits spécialement pour les enfants... Tous les clubs de sport étaient totalement gratuits. Les enfants étaient encouragés à les fréquenter." [9]

 

             L’agriculture collectivisée bulgare prospérait, et l’industrie se développait de manière significative. Une importante industrie informatique avait été créée, concentrée dans la ville de Pravetz. De nombreuses coopératives agricoles, entreprises, usines, écoles et universités possédaient des centres de vacances sur la Mer Noire, offrant aux travailleurs des séjours quasiment gratuits. Tout cela a désormais disparu et les vacances sur la Mer Noire sont trop chères pour la plupart des gens. Point essentiel : il y avait une économie minutieusement planifiée qui supervisait la production pour satisfaire les besoins humains élémentaires, et non le chaos de l’économie de marché qui sévit aujourd’hui dans le pays. Les buts visés du régime, mis en œuvre dans l’intérêt du plus grand nombre, consistaient en une forme précise d’égalité matérielle radicale, avec l’emploi pleinement garanti. Il y avait un effort délibéré pour promouvoir un solide sens de la solidarité sociale, en dépit d’un certain racisme qui persistait envers de larges minorités ethniques, turques et roms. Ils étaient intégrés comme « citoyens » mais pas en tant que groupe de minorités ethniques possédant des droits propres. Les lois socialistes avaient réduit la discrimination structurelle. Cependant, un racisme endémique contre les Roms a demeuré, faille des États socialistes d’Europe de l’Est.

 

             Le socialisme bulgare était fondé sur la qualité des services publics : une éducation gratuite, des soins médicaux gratuits et de grande qualité, et d’excellents transports publics quasi gratuits. Pour l’essentiel, la plupart des services pour les besoins de première nécessité étaient “démarchandisés “, avec un tarif usager très bas, et quasi « démonétisés » pour l’eau, l’électricité, le transport, et le chauffage urbain. Ces coûts sont aujourd’hui montés en flèche, en particulier pour l’électricité et le gaz. Le système ferroviaire bulgare, autrefois un modèle du genre, est désormais en profonde difficulté, et le nombre de passagers a chuté de plus de 50% depuis 2001. Les tarifs des bus municipaux atteint aujourd’hui 18 fois celui de l’époque socialiste, quand il était quasiment symbolique (0,04 $). Les cafés et les restaurants étaient remplis de travailleurs, car ils étaient très bon marchés; aujourd’hui bien moins de gens peuvent les fréquenter. Le congé maternité généreusement accordé sous le socialisme (trois années payées en partie) est aujourd’hui sévèrement restreint, et de nombreuses mères sont désespérées par la faiblesse des aides qu’elles reçoivent. A l’époque socialiste la Bulgarie était réputée pour avoir l’un des meilleurs systèmes médicaux d’Europe de l’Est, tandis qu’aujourd’hui on assiste une émigration massive du personnel médical, car les salaires des personnels de santé y sont les plus bas d’Europe et l’équipement médical fait gravement défaut. Dans les années 1970 et 1980, la Bulgarie était dotée d’une bonne industrie pharmaceutique ne fonctionnant pas dans la logique du profit, fournissant des médicaments bon marchés et de haute qualité. Aujourd’hui, presque tous les médicaments sont importés de l’Ouest, coûteux, et de nombreux Bulgares vous diront que leur qualité est discutable. De nombreuses personnes âgées sont dans le désarroi car elles ne peuvent pas se payer de médicaments essentiels. Des pots-de-vin sont couramment versés aux médecins et désormais de nombreux patients sont sans le sou. Tout cela détruit les fondements de la dignité humaine. Comme l’avait fait remarquer Mme Vitkova, Ministre de la Santé dans les années 1990, il y a une dizaine d’années :

 

            "Nous n’avons jamais été un pays riche, mais quand nous avions le socialisme, nos enfants étaient en bonne santé et bien nourris. Ils ont tous été vaccinés. On fournissait en médicaments gratuits les retraités et les personnes handicapés. Nos hôpitaux étaient gratuits. Aujourd’hui, si quelqu’un n’a pas d’argent, il n’a pas le droit d’être soigné. Et la plupart des gens n’a pas d’argent. Notre économie a été ravagée."[10]

 

             Les revenus familliaux étaient souvent meilleurs en termes  de pouvoir d’achat qu’après 23 ans de “démocratie” et d’économie de marché. De nombreux travailleurs ordinaires bulgares de la tranche la plus âgés et retraités corroborent cette observation. A l’époque ils avaient tous un travail avec un salaire permettant de vivre. Maintenant, le fossé entre les quelques riches et les nombreux pauvres en Bulgarie est énorme, et s’élargit (…). Une grande proportion de travailleurs moyens Bulgares, et tous les retraités, sont sur le fil du rasoir, et 30-40% de la population est paupérisée. Le salaire minimum est fixé à 160€ par mois, mais beaucoup se débattent avec des boulots précaires et à temps partiels. Les faibles salaires sont de 25-30% plus bas que dans la Roumanie voisine. Seuls quelques 8% de la population bulgare, une fine couche de nouveaux riches, qui habitent principalement à Sofia, Plovdiv, Varna, et Burgas, est aujourd’hui plus à l’aise. Certains travailleurs sociaux gagnent l’équivalent de 140€ par mois et luttent pour survivre. Dans les interviews, de nombreux Bulgares rapportent que l’ambiance au travail était autrefois plus plaisante, collégiale et productive, - et bien moins stressante qu’aujourd’hui. De solides liens de voisinage et une simple solidarité humaine était chose courante, mais les échanges quotidiens sont aujourd’hui grevés par le stress économique, et la dépression sociale.

 

             Les comparaisons dans le domaine de l’éducation sont particulièrement cruelles. L’éducation socialiste en Bulgarie était proche du système cubain actuel.  C’était notamment le cas de la mise en œuvre d’une “économie morale de solidarité et de communauté” surmontant le fossé entre le programme d’études et la vie hors de la classe dans les mondes naturel, social et « communautaire »,  comme le programme actuel connu à Cuba sous le nom d'«enseignement de la révolution ». [11]L'éducation était vraiment meilleure sous le socialisme  en termes d’investissements, de qualité des professeurs et tout particulièrement pour ce qui est de l'attitude des étudiants vis-à-vis de l’enseignement. Les écoles étaient exigeantes et équipées à des niveaux de haute performance, stimulant l'engagement étudiant et la pensée anticapitaliste marxiste. Cependant,  “la pensée critique” selon le sens commun bourgeois, était absente. Peu de contestation ouverte n'était tolérée, ce qui apparaît rétrospectivement comme ayant été une erreur structurelle. Les universités publiques (aucune n’était privée!) étaient difficiles à intégrer et de bonnes notes étaient requises. Toutefois, la scolarité était gratuite et un emploi était garanti par l'État après obtention du diplôme. Il n'y avait pas d'étudiants endettés ou de diplômés au chômage. Les distinctions entre classes sociales dans les écoles étaient  très marginales et la discipline y était stricte. Aujourd'hui, un grave manque de discipline scolaire ravage le système éducatif tout entier. L'assiduité, même à l'université, est irrégulière et le niveau global est en déclin, dans une “nation actuellement en voie de « désinstruction ». Tous les professeurs que j'ai interrogés sont d'accord avec cela. Un vieil éducateur m'a dit: «L'éducation bulgare a été détruite. Le résultat est un chaos total dans un système qui autrefois comptait parmi les meilleurs d'Europe de l'Est." Les écoles privées et chères ont proliféré, au service de la petite élite. De nombreux étudiants veulent juste obtenir un diplôme puis émigrer. Les sondages indiquent que les deux tiers des Bulgares voudraient que leurs enfants étudient à l'étranger. Une enquête auprès de la jeunesse effectuée en mai 2012 a révélé que 40% des jeunes veulent quitter la Bulgarie à la première occasion. Un sondage du Ministère de l'éducation datant de 2013 a déterminé que 52%  des bacheliers 2013 postulent pour intégrer une université à l’étranger. En 2012, 1 bachelier sur 6 est parti étudier dans une université étrangère. Une autre étude de 2012 suggère une véritable crise nationale, indiquant que 41% des Bulgares âgés de 16 ans sont “analphabète de façon alarmante”. Autrefois la Bulgarie était la Silicon Valley du bloc socialiste. Aujourd’hui l’Observatoire National d’Astronomie à Rozhen, le plus grand d’Europe du sud-est, est confronté à de graves restrictions budgétaires, comme c’est le cas dans de nombreux secteurs de la recherche scientifique, ce qui a suscité fin 2012 une tempête de protestations au sujet de la répartition biaisée des fonds de recherche.

             Avant la restauration du capitalisme en Bulgarie, il existait un large éventail d’activités parascolaires d’État bien organisées, avec des colonies de vacances gratuites et des excursions pour les écoliers. Les Pionniers, pour les 9-13 ans, et Komsomol (la Ligue des Jeunes Communistes), pour les 14-18 ans, s’occupaient des jeunes à l’école et après l’école. Tout cela a aujourd’hui été démantelé, et souvent on se le remémore avec mélancolie. La jeunesse était habituée à être mobilisée pour participer aux brigades obligatoires de récoltes agricoles sous l’Etat socialiste. C’étaient des tâches mandatées d’en haut, cependant beaucoup disent que cela se déroulait dans un esprit de joyeuse camaraderie, avec des feux de camps, des chants et des danses lors des soirées. Le travail était physique et difficile, peu rémunéré, et des étés entiers étaient consacrés au service social. Aujourd’hui, les enfants vivent dans un monde d’atomisation sociale, avec trop peu d’accent mis sur l’exercice physique et l’amour de la nature, ce qui constituait autrefois les composantes de l’éducation bulgare.

             Il faut réexaminer entièrement dans une perspective actuelle l’expérience de cet ensemble de mouvements d’organisation de la jeunesse et leur rôle clé dans la formation des jeunes.  Certaines écoles normales avaient été bâties par leurs premiers étudiants eux-même, organisés en équipes de construction. Mettre la main à la pâte était nécessaire et allait de soi.

             Autrefois dans la Bulgarie socialiste, il y avait de bonnes bibliothèques, des activités culturelles, et des sports de toutes sortes. De nombreux écoliers assistaient à des concerts mensuels de musique classiques qui étaient obligatoires dans le programme d'études socialiste. Aujourd’hui, bien peu assistent à de tels spectacles, qui sont devenus rares. De récentes études rapportent qu’une famille bulgare moyenne a dépensé l’équivalent de 6€ dans l’achat de livres l’année dernière, et 2€ au cinéma, théâtre et concerts. Sous le socialisme, des livres à très bas prix étaient courants, mais la culture de la lecture a été entièrement détruite aujourd’hui. A l’époque socialiste, toutes les publications étaient socialisées, rien ne se faisait pour le profit, et les livres bon marché étaient une priorité. L’État soutenait les arts, et il existait une industrie cinématographique bulgare reconnue (on peut en retrouver certains des meilleurs films sur You Tube) qui a implosé en 1990 et ne s’est pas reconstituée depuis. Le système de théâtres nationaux, où on pouvait assister à d’excellents spectacles dans de nombreuses villes est désormais en ruine. Aujourd’hui, aller au cinéma est devenu hors de prix. Des bibliothécaires expérimentés gagnent aujourd’hui à peine 180€ par mois, et le vaste système urbain et rural de bibliothèques – avec la traditionnelle salle de lecture du centre culturel communautaire (le « chitalichte ») –est gravement sous-financé. En sport, le système d’équipes nationales a été drastiquement réduit. Les résultats de la Bulgarie aux Jeux Olympiques 2012 de Londres ont été les pires depuis 60 ans, ce qui a été ressenti comme une profonde humiliation nationale.

 

La Bulgarie socialiste: une société d'abondance non-consumériste?

 

             Dans une grande mesure, la Bulgarie socialiste possédait une économie prenant le chemin d’une société d’abondance non-consumériste, avec une profusion de biens de première nécessité, qui n’étaient pas produits pour le profit et qui étaient accessibles au plus grand nombre. Il y avait des prix contrôlés et identiques pour tous les articles, dans l’ensemble du territoire. Il n’y avait pas de publicité, notamment à la télévision. De nombreuses productions étaient en un sens « démarchandisées ». Il y avait une seule sorte de yaourt, de bonne qualité et vendu dans des pots consignés, et non 25 marques différentes comme c’est le cas aujourd’hui. En fait, les Bulgares sont aujourd’hui classés parmi les « consommateurs les plus pessimistes du monde » d’après un récent rapport. Les gens disent que 90 % des yaourts actuels sont composés d’un mélange artificiel, comme c’est le cas de l’essentiel des produits, par exemple le fromage jaune  (kachkaval), le traditionnel salami bulgare (lukanka), et tout le vin de table à bas prix (autrefois classé au niveau mondial). Sous le socialisme, le contrôle qualité de la nourriture était très strict, mais il a aujourd’hui en grande partie disparu. La distribution capitaliste d’aujourd’hui est massivement colonisée par des chaînes d’épicerie étrangères. De nombreux articles sont importés dont la qualité est souvent discutable. Sous le socialisme, le chauffage urbain (financé par de grosses subventions de l’Etat) était distribué à bon marché, et durant les froids hivers bulgares la température dans les maisons était confortable. Désormais, la plupart des gens dans les appartements citadins ne peuvent pas se payer le chauffage privatisé, et à la place ont recours à des poêles à bois sales et dangereux ou à un chauffage électrique coûteux. Avant ces poêles se trouvaient surtout dans les villages, où l’on se plaignait que la demande en bois ravageait les forêts. Aujourd’hui, les poêles à bois sont devenus la norme même en ville.

 

L’Esprit de Communauté

 

             Une importante énergie collective était déployée dans des initiatives communautaires de toutes sortes,  tels des comités de nettoyage de quartier et des équipes de désenneigement. Le Parti Communiste s’activait à encourager l'esprit collectif à l'échelle du voisinage. Dans la Bulgarie socialiste, il n'y avait presque pas de crimes violents quotidienne, et peu de cambriolages et d'agressions.  Aujourd'hui, la délinquance est rampante et la “sécurité” est un problème majeur. Le pays a récemment été décrit par un ministre du gouvernement comme un “paradis pour le crime organisé”.

             Les travailleurs de la tranche la plus âgés disent qu'autrefois personne ne fermait la porte à clé, ou qu’ils la laissaient sous le paillasson puisque il n'y avait pas besoin de voler. Il n'y avait pas de grande pauvreté comme celle que vivent de nombreux Bulgares et Roms aujourd'hui, ni les nombreux retraités pauvres, dont beaucoup ont une pension située dans la fourchette 70-130 € par mois. Les indemnités chômage sont d'environ 65€ par mois, à peine de quoi vivre.

 

            La xénophobie rampante envers les Roms se répand à travers toute la Bulgarie, même parmi les gens cultivés, et contre l'importante minorité ethnique de musulmans turcs. Le racisme et la discrimination empirent et la droite nationaliste est en pleine ascension. En Bulgarie, le racisme anti-Roms et l'aversion historique envers l'ethnie turque sont très profonds. Cette animosité contre les Roms s'était quelque peu calmée sous l'Etat socialiste avec sa politique assimilationniste, mais aujourd'hui elle est de plus en plus virulente. Richie Parrish offre un aperçu perspicace de la situation critique à laquelle est actuellement confrontée la communauté Rom en Bulgarie.  Presque un quart des enfants Roms âgés de 5 à 15 ans ne vont pas régulièrement à l'école. Il cite un rapport de l'ONU daté de 2011 indiquant que “seulement 46,2% de la population Rom en Bulgarie poursuit une scolarité complète à l'école primaire et seuls 7,8% de Roms poursuivent une scolarité dans le secondaire.”[12]

 

Vers une approche empirique et populaire

 

            Les travaux d'histoire orale de Raleigh (2006; 2011) remettent fortement en question la vision à sens unique du “totalitarisme “soviétique et les  récits sur l'histoire soviétique répandus en Occident, en particulier en Grande-Bretagne et aux États-Unis. S'appuyant sur plusieurs décennies d'enquêtes de terrain à travers le pays et étayés par de nombreux récits de travailleurs ordinaires,  Kideckel (2008) décrit la peur et l'aliénation accablant les salariés au quotidien dans la Roumanie post-socialiste. Jetant un regard rétrospectif sur la Hongrie socialiste et son système éducatif, Millei (2013) fait l'analyse des souvenirs de cinq enseignants de maternelle hongrois sur ce qu'était l'enseignement sous le socialisme,  et "la façon dont l'idéologie formelle socialiste est comprise par les enseignants interrogés". L'anthropologue Gerald Creed (1999: 224) souligne: "les gens ont des visions multiples du passé ... et la synthèse qui en résulte est surtout une production contemporaine". Sa propre enquête de terrain sur le long terme à  Zamfirovo, petit village du nord-ouest de la Bulgarie, éclaire la façon dont les fermiers ont aménagé les pratiques socialistes, et les myriades de difficultés qui ont surgi depuis 1990.  (Creed, 1998; 2010).[13]

 

En résumé

 

            Il faudrait éviter "l'écueil d'une histoire unique" en décrivant comment était réellement la vie sous le socialisme. Il faut poser un regard objectif sur les réussites du  “modèle socialiste”, en dépit de ses aspects autoritaires . En construisant une économie participative et une société dépassant le capitalisme, principalement un monde garantissant le plein emploi et une production sociale en grande partie démarchandisée,  le “socialisme 1.0” est notre propre histoire et notre propre héritage. Les récits de travailleurs ordinaires ayant grandi sous le socialisme et qui maintenant sont aux prises avec le tourbillon de l'aliénation post-socialiste, l'anomie sociale et les inégalités doivent être recueillis de façon systématique et diffusés largement. C'est une nécessité urgente.

 

L'auteur est nord-américain et possède une expérience du terrain considérable, ayant passé de nombreuses années dans la Bulgarie post-socialiste. Il parle couramment bulgare et a de nombreux liens avec les travailleurs Bulgares, les familles et de nombreuses institutions éducatives (note de PA).

 



[1] Kagarlitsky, Boris, New Realism, New Barbarism (Londres 1999) vii, viii.

 

[2] Panagiotis Soltiris, "Austerity Capitalism and Education in Greece" dans Dave Hill, éd. Immiseration Capitalism and Education, Austerity, Resistance and Revolt (Brighton 2013).

 

[3] Tom G. Griffiths and Millei Zsuzsa, Logics of Socialist Education: Engaging with Crisis, Insecurity and Uncertainty, (2013) 1-18.

 

[4] Stephen Gowans, "We Lived Better Then." What's Left, 20 décembre 2011.

 

[5] Anna Mudeva, "Special Report: dans Eastern Europe, people pine for socialism," Reuters (2009).

 

[6] Maria Todorova, "From Utopia to Propaganda and Back," dans Todorova and Zsuzsa Gille, eds., Post-Communist Nostalgia (Oxford 2010) 1-13.

 

[7] Voir, par exemple : Kapka Kassabova, Street Without a Name; Childhood and Other Misadventures in Bulgaria (London 2008).

 

[8] Alexander Andreev, "Violence in Bulgaria to be Expected," Novinite, July 26, 2013.

 

[9] Irina Malenko, An Interview with Irina Malenko, author of Sovietica, NCCUSA 2 February, 2013.

[10] Gowans, "We Lived Better Then."

 

[11] Pour une description détaillée de certains de ces modèles dans les années 60, voir John P. Georgeoff, The Social Education of Bulgarian Youth (Minneapolis 1968), a classic study in English.

 

[12] Richie Parrish, "Roma Minority Faces Uphill Battle," The Prague Post, 6 March, 2013. Au sujet de l'éducation des Roms en Europe de l'Est, voir en général Maja Miskovic, Roma Education in Europe: Policies, Practices and Politics (London 2013).

 

[13] Voir Daniel J. Raleigh, Soviet Baby Boomers: An Oral History of Russia's Cold War Generation (Oxford 2011); David A. Kideckel, Getting by in postsocialist Romania: labor, the body, & working-class culture (Bloomington 2008); Zsuzsa Millei, "Memory and kindergarten teachers work: children's needs before the needs of the socialist state" dans Tom Griffiths and Zsuzsa Millei (eds), Education in/for socialism: historical, current and future perspectives, special issue, Globalisation, Societies and Education (2013) 170-193; Gerald W. Creed, Masquerade and Postsocialism; Ritual and Cultural Dispossession in Bulgaria (Bloomington 2011).

 

Par Réveil Communiste - Publié dans : Front historique - Communauté : Communard toujours !
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Jeudi 10 avril 2014 4 10 /04 /Avr /2014 11:12

La revue est en vente à la librairie la Fée Carabine, 391 rue des Pyrénées, Paris XXème

Pour diffuser la revue du réseau du PCF "Faire vivre et renforcer le PCF" on peut commander au moins 10 numéros à 2 euros l'unité, envoyer avec la commande un chèque à l'ordre de "Faire vivre et renforcer le PCF", c/o Pascal Brula, 5, rue des Farges, 69005 Lyon.

Abonnements (4 numéros) : 12 euros, prix de vente au numéro : 3 euros 50. Les abonnements souscrits à l'ancien tarif de 16 euros donnent droit à un cinquième numéro.


Le numéro 2 de la revue "Unir les Communistes" est sorti et parviendra aux abonnés dans quelques jours. Les commentaires et critiques sont les bienvenus.

Chapeau de l'article liminaire "Contre l'eurofascisme ..." du nr 2 (Pasquale Noizet)

Nous vivons une époque où les contradictions individuelles et collectives, au lieu d’être le terreau d’un questionnement révolutionnaire sur la place de l’homme dans l’humanité, deviennent un jeu de télé-réalité où chacun veut sa place au détriment de celle de l’autre. Mais de quelle place s’agit-il et dans quel contexte ? D’accord, « tous pourris » mais une fois que le citoyen indigné a craché sa hargne contre l’indifférence, l’égoïsme, le j’m’enfoutisme et même l’esprit corrompu de ses politiciens, il ne fait rien d’autre que de cautionner un populisme réactionnaire qui demande l’ordre moral plutôt que le changement radical. ..

...

Sommaire :

- Euro  : Contre l’Euro-fascisme. Où est le communisme ? Aux abonnés absents ? - p. 1 et 2
- Économie :  L’anti-dollar de l’Amérique Latine : un modèle de résistance monétaire - p. 7
- Politique Française : De la commune à l’Union Européenne, combattons l’austérité et défendons la nations - p. 3 et 4
- Europe : Les travailleurs européens, marchandise du libre échange - p. 4 à 7
- Europe : Union Européenne - Euro : briser les tabous - p. 2 et 3
- Économie : Monnaie commune mondiale (PCC et PCF) un même énoncé, deux conceptions monétaires différentes - p. 8 à 10
- Histoire : Centenaire de 1914-1918 : des commémorations qui n’ont rien “d’historique” - p. 10 et 11
- Histoire : La Bulgarie, l’avant et l’après tsunami capitaliste vue par ses habitants - p. 12 et 13
- Vie du parti : Synthèse sur les journées internationales - p. 13 et 14
- Politique Française : La Nation est en danger ! Attention : aux mots trompeurs... - p. 15

 

 


Éditorial du Numéro 1 (novembre 2013)


Au sein du PCF, depuis 2003, nous avons été à l’initiative de textes de congrès dont le but était de fournir une vraie base de discussion pour tous nos camarades. Ils ont regroupé à chaque fois un nombre conséquent de signataires et de votes. Mais faute d’une véritable démocratie interne, ils n’ont pu infléchir la ligne du parti qui poursuit une évolution qui l’éloigne progressivement du marxisme et qui ne pourra jamais rencontrer ainsi les aspirations des masses. Pour autant nous préférons lutter dans le parti, plutôt que tenter d’en construire un autre, car le PCF reste une référence politique et ne peut pas se débarrasser de son histoire, le voudrait-il. Mais les expériences extérieures ont eu des aspects positifs. Il y a certainement aujourd’hui plus de communistes «  dehors » que « dedans », même si souvent « dehors » leur activité s’émiette et s’affaiblit.

Si nous voulons faire vivre et renforcer les bases militantes du PCF, l’union que nous voulons ne s’arrête pas aux frontières de notre parti, et ne peut dépendre d’une carte, celle du PCF ou une autre. C’est dans cet esprit que nous avons participé aux Assises du communisme qui se sont tenues à Gémenos, dans l’usine Fralib, du 28 au 30 juin 2013.

Notre démarche exprime la nouvelle réalité politique des réseaux, qui se cherche depuis longtemps sous diverses appellations et que le projet du Front de gauche exploite dans un sens réformiste  : la réalité politique et sociale, la réalité de la lutte doit nous unir concrètement. Nous voulons avancer en lien dialectique avec la lutte des classes. Nous ne soutenons pas Mélenchon, nous faisons vivre nos organisations du parti, et non le Front de Gauche, sans entraver les camarades qui s’y investissent.

Le réel fera le tri, comme il l’a fait en Allemagne où Die Linke a rencontré l’échec.


Dans l’urgence nouvelle des situations politiques et sociales françaises et internationales, où la crise est utilisée pour casser les acquis sociaux, pour écraser les nations libres, notre réseau et la revue qui en est l’expression visent à relier les militants ouvriers, à permettre l’organisation des communistes partout où ils se trouvent, et à unifier l’action des communistes avec la construction d’alliances de lutte autour de thèmes fondamentaux  :

  1. . Stopper la « construction européenne », sortir de l’euro, car l’Europe sociale n’existe pas. L’Europe est capitaliste, antisociale et antidémocratique et n’est que cela. Il s’agit donc de sortir de l’ambigüité qui empêche les communistes de rebondir politiquement et qui stérilise la lutte contre les régressions sociales exigées par Bruxelles. Si la « gauche de gauche » parvient toujours à mobiliser contre les aspects négatifs de l’Europe (ainsi le TPE en 2005) elle cultive l’illusion de l’Europe sociale, et laisse ainsi un boulevard à l’extrême droite. Il est urgent d’unir dans l’action les communistes qui sont conscients de cette priorité absolue.

  2. . Fédérer les luttes, soutenir le mouvement concret de convergence entre les entreprises en lutte. C’est de ces luttes que surgira une nouvelle génération de militants ouvriers et salariés, dotés d’un point de vue de classe concret.

  3. . Créer les conditions de la suppression du chômage, ce qui implique la ré-industrialisation (avec la politique douanière et monétaire adéquate), et l’abolition des contre-réformes sociales (retraite, ANI, TSCG, etc.) auxquelles le PS participe avec enthousiasme.

  4. . Empêcher la casse des services publics (école, santé, recherche, énergie, banques)

  5. . Sortir de l’OTAN, quitter cette organisation belliciste et criminelle, sortir l’armée d’Afrique, lutter contre la guerre d’agression contre la Syrie, à laquelle participent notre pays et les « socialistes  » qui nous gouvernent.

  6. . Mettre le socialisme, le vrai, à notre programme, la socialisation des banques, de l’énergie, des télécoms, des médias et des grands moyens de production. En cela, nous sommes favorables à la défense critique du bilan du socialisme réel, en URSS, en Chine ou à Cuba.

Nous voulons nous unir autour de ces buts politiques, et sortir du carcan de la « gauche » qu’il s’agisse de la « petite gauche » des groupuscules sans horizon politique, ou de « l’Union de la Gauche » qui n’est que la nébuleuse d’un PS dont le discrédit est tel qu’il pourrait ni plus ni moins disparaitre prochainement comme parti de gouvernement.

 

Malgré la crise et le pourrissement politique, il n’y aura pas d’issue politique en l’absence d’un courant communiste révolutionnaire puissant dans la société, et sûr de ses valeurs, de ses analyses, de son droit. Nous voulons contribuer au renforcement de ce courant à partir de notre position dans le principal parti historique des travailleurs en France.

 

Gilles Questiaux, rédacteur en chef, 8 novembre 2013

Par Réveil Communiste - Publié dans : Organisation des réseaux communistes - Communauté : Communard toujours !
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Réveil Communiste : qui sommes nous? (17/07/2013)
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